mardi 10 janvier 2017

Bob Smart : Un Américain à Paris

Ancien choriste de Frank Sinatra, Elvis Presley et Doris Day, Bob Smart fait partie des quelques chanteurs et musiciens américains à avoir tenté leur chance à Paris pendant la grande époque des studios d’enregistrement (années 60), où il a intégré les mythiques Double Six. Rentré aux Etats-Unis au début des années 70 et actuellement retiré à Long Beach (Californie), c’est avec beaucoup d’humour et de modestie qu’il a répondu par téléphone à mes questions. Portrait d’un choriste atypique.

Entretien réalisé le 30/10/2015
Remerciements à Jean-Claude Briodin et Claudine Meunier


« Je vais répondre à tes questions en français. J’ai commencé à étudier le français à l’université UCLA (Los Angeles, Californie) où je suivais des études musicales. Mon père était chanteur d’opéra dans sa jeunesse, mais sa carrière a été interrompue à cause de la Grande Dépression. Ma mère chantait aussi, mais elle n’a jamais été professionnelle. Tous deux sont devenus professeurs. Comme l'été ils ne travaillaient pas, on voyageait beaucoup et je chantais tout le temps dans la voiture. Toute ma vie j’ai aimé chanter. »

Adolescent, Bob fait partie de la prestigieuse Roger Wagner Chorale (groupe de seize à vingt-quatre chanteurs). C’est avec cet ensemble vocal qu’il part pour une grande tournée en Europe à 17 ans (Londres, Pays-Bas), découvre Paris, et débute une carrière de choriste pour des musiques de films à Hollywood : The Silver Chalice (1954, chœur studio), Li’l Abner (1959, quatuor vocal studio et à l’image), How the West was won (1962, chœur studio), State Fair (1962, en soliste studio et à l’image), etc.
Jeune homme, il a pour professeur de chant à Hollywood Gene Byram, qui enseigne entre autres à Judy Garland et à sa jeune fille Liza Minnelli (qu’il croise souvent avant ou après ses cours), à Rock Hudson et aux Hi-Lo’s. « Judy Garland avait toujours le trac, donc quand elle avait des représentations à Las Vegas, Gene partait avec elle. Comme il fallait que les leçons continuent pendant ses déplacements, il m’a demandé d’être son remplaçant  alors que je n’avais que vingt ans. »

Pour gagner de l’argent, il chante dans les églises catholiques chaque dimanche et à la synagogue juive tous les vendredis soirs. A l’église, il rencontre la secrétaire du grand chef d’orchestre et arrangeur de jazz Stan Kenton, qui devient l’une de ses grandes amies, et le présente à Kenton. Bob Smart a l’idée de lui proposer de monter un groupe vocal avec trois anciens amis de son chœur de jeunes et ils enregistrent à ses côtés l’album Kenton with voices (1957). « Je faisais le premier ténor. Kenton qui écrivait les arrangements me demandait à chaque fois de faire des voix plus aigues, jusqu’au sol -en haut du do aigu-, qui étaient presque des cris. Lui qui était un musicien exceptionnel mais ne pouvait pas chanter, m’a dit un jour « de tous les musiciens avec qui j’ai travaillés, tu es le meilleur ». J’ai été frappé, car c’était mon idole. C’était flatteur mais ridicule car je n’étais pas un très bon musicien, je ne déchiffrais pas bien à cette époque. Lui faisait des choses très difficiles. »
Après la sortie du disque, la destinée de ce groupe, The Modern Men, sera écourtée car jugée trop proche par Capitol (la maison de disque) des Four Freshmen, autre groupe maison, pour lequel Bob a par ailleurs beaucoup d'admiration.


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Stan Kenton and The Modern Men : Sophisticated Lady

Bob Smart se lance alors dans le monde des choristes studio en Californie : « Je travaillais beaucoup mais je n’étais pas non plus dans les premiers rangs. Les principaux choristes faisaient partie d’un cercle très fermé ».
Il accompagne en studio, shows télé ou concerts Frank Sinatra, Nat King Cole, Doris Day, Dinah Shore (il fait partie de son groupe de choristes, les « Skylarks », et l’accompagne notamment sur les publicités Chevrolet), Jerry Lewis, Burl Ives, Betty Hutton (à Las Vegas et à Londres), Don Williams (frère du crooner Andy Williams) mais aussi Jayne Mansfield (six semaines à l’Hôtel Tropicana). 
Jayne Mansfield
Il se souvient de cette dernière et de son extravagance: « Dans son show je jouais plusieurs rôles, et notamment un psychanalyste qui l’interrogeait. Je crois l’avoir vue dans toutes les positions possibles et imaginables, avec ou sans vêtements. Jayne Mansfield faisait son entrée dans une belle robe couleur or, traînant une grande fourrure blanche. Un soir elle entre enveloppée dans sa fourrure, car la fermeture à crémaillère de sa robe s'était cassée. La fourrure ne recouvrait que le devant, et elle avait oublié que nous, ses choristes, étions derrière elle. »
Il enregistre les chœurs d’Elvis Presley pour deux de ses films : G.I. Blues (1960) et Girls ! Girls ! Girls (1962) sur lesquels il touche encore des royalties. « Elvis Presley chantait dans un style différent du mien, moi je chantais plutôt comme Andy Williams, très crooner. C’était l’époque où tout était yéyé,  j’ai vu que j’étais dépassé et que je n’aurais pas l’occasion d’être vedette. J’ai eu l’idée d’aller en France, je savais que j’aurais peut-être la possibilité de travailler. »

Bob arrive à Paris en 1963, avec l’appui de Donn Arden, chorégraphe du Lido avec qui il avait travaillé à l’Hotel Hilton de Los Angeles comme chanteur principal de sa revue. « Donn m’avait dit qu’il chercherait des gens pour chanter au Lido au mois d’octobre. Je suis arrivé à Paris avec 1000 dollars… et l’intention de rester jusqu’à ce que je n’aie plus d’argent. J’ai été engagé dans le groupe des six choristes du Lido car j’avais une voix de premier ténor qui était difficile à trouver à cette époque-là. J’avais une voix sur quatre octaves et c’était très rare. »
Les Double Six (J.-C. Briodin, M. Perrin,
B. Smart, C. Meunier, L. et M. Aldebert)
Un soir, Jean-Claude Briodin, saxophoniste et choriste, membre fondateur des Double Six et des Swingle Singers, passe au Lido pour voir des amis qui travaillent dans l’orchestre. Eddy Louiss souhaite quitter les Double Six, ils cherchent quelqu’un pour le remplacer, Jean-Claude en parle à Bob.
« Je lui ai donné l’album que j'avais fait avec Stan Kenton, il l’a apporté à une réunion des Double Six, ils l’ont écouté et ont aimé ». Bob est engagé après quelques essais, il part alors en Italie répéter auprès de Mimi Perrin et de son jeune fils Gilles. « C’était incroyable, je me demande encore comment j'ai pu faire ça ? Ils étaient fous de m’engager ! Je venais juste d’arriver en France, je parlais Français un petit peu mais avec des fautes comme quand je te parle maintenant, or les textes des Double Six sont parfois prononcés très vite, et en argot. En plus j’étais un petit choriste quelconque, je chantais très juste mais je n’étais pas un très bon lecteur, j’apprenais toutes mes parties au piano note par note, alors qu’eux étaient à la fois des lecteurs et improvisateurs extraordinaires : Mimi Perrin, Jean-Claude Briodin et Louis Aldebert jouaient tous d’un instrument en plus du chant, Claudine Meunier et Monique Aldebert chantaient merveilleusement le jazz. Et moi en arrivant dans le groupe je n’avais pas l’habitude de chanter les harmonies, j’étais jusqu’à présent plutôt soliste ou choriste avec la mélodie. Bref, je me demande ce qu’ils pensaient de moi à l’époque et s’ils n’ont pas regretté de m’avoir pris. Tu demanderas à Jean-Claude et Claudine (rires) ! Même encore maintenant, une fois par mois, je fais un cauchemar où je me retrouve sur scène sans savoir les paroles».
Bob est bien trop modeste, car sa prestation au sein du groupe est très réussie et appréciée, et dans ce milieu de "requins de studio" extrêmement concurrentiel il n’aurait jamais été retenu s’il y avait eu le moindre doute. Il enregistre deux albums des Double Six, et chante en tournée avec eux à Barcelone, au Canada, aux Etats-Unis, à Monte-Carlo, etc. où il partage les chambres d'hôtel avec Jean-Claude, qui devient l'un de ses meilleurs amis.
Le groupe répète énormément dans l’appartement de Mimi, qui préfère le travail de répétition plutôt que d’être sur scène. Ce sera l’une des raisons de l’éclatement du groupe.

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Les Double Six en répétition : Prends ton baryton (1965)

Parallèlement aux Double Six, Jean-Claude Briodin propose à Bob Smart de faire partie d’un nouveau groupe au répertoire folk, inspiré de Peter, Paul & Mary. Ce seront Les Troubadours. Presque tous les jours, Pierre Urban, guitariste principal du groupe, donne une formation accélérée de guitare à Bob. « J’avais les mains dans un état, c’était épouvantable. Mes pauvres doigts ! (rires) ».
Bob enregistre les deux premiers disques du groupe (La route et Marie tu dis oui, tu dis non), mais comme ceux-ci marchent bien, Les Troubadours sont demandés sur scène. Bob arrive à donner l’impression sur scène qu’il maîtrise bien la guitare, notamment lors d’une semaine de concerts à L’Arsenal, mais ses lacunes dans cet instrument sont trop grandes et il préfère quitter le groupe, remplacé par le canadien Don Burke.

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Les Troubadours : C'est la fin de l'hiver (1965)
(Jean-Claude Briodin, Bob Smart, Franca Di Rienzo et Pierre Urban)

C’est encore grâce à Jean-Claude Briodin (dont le timbre de voix est proche et forme avec le sien une unité de son, à l'instar de l'association Anne Germain-Danielle Licari) qu’il est introduit dans le milieu des choristes studio parisiens. Il accompagne la plupart des chanteurs français du moment comme Joe Dassin (« Aux Champs-Elysées »), Sheila, Dalida, John William, Françoise Hardy, etc. ou des vedettes internationales comme Marlene Dietrich, Nana Mouskouri, Petula Clark ou Melina Mercouri… « Avec Melina Mercouri nous avons enregistré un album de chansons grecques révolutionnaires et elle nous a frappé dans le ventre pour qu’on soit plus agressifs ».

« Je crois que ma deuxième séance je l’ai faite pour Fernandel. Quand j’étais adolescent aux Etats-Unis, j’étais fan de Fernandel, je l’ai vu au cinéma dans "L’auberge rouge" et dans les "Don Camillo". Et là j’arrive en studio où comme d’habitude on ne savait pas pour qui on allait chanter, et je vois débarquer mon idole. C’est en français, sur un tempo très rapide, et en plus Fernandel nous demande de prendre l’accent du midi, alors que je ne savais même pas ce que c’était. On répète vite fait, Fernandel vient près de nous, nous demande si nous sommes à l’aise avec l’accent du midi et une fille, je crois Jeanette Baucomont, dit « -Oui ça va, même pour Bob », Fernandel répond « -Pourquoi vous dites « même pour Bob » ? », « -Parce qu’il est Américain ». Alors le reste de la séance il est resté à côté de moi pour m’écouter. Mon idole écoutait chacun de mes mots, tu imagines l’angoisse. Avec son visage fantastique, extraordinaire. Quel personnage… »

Bob travaille aussi pour d’autres grands anciens comme Bourvil ou Maurice Chevalier avec qui il a la chance lors d'une pause de discuter pendant un quart d’heure de sa carrière américaine.

Il suit régulièrement en studio ou en concert Gilbert Bécaud : « Il était l’un des artistes les plus talentueux que j’ai connus dans ma vie, tellement vivant et "vibrant", passionné par tous les aspects de son métier, avec beaucoup de respect pour ses musiciens et choristes. Nous avons eu de longues discussions tous les deux, on parlait notamment des Etats-Unis ».
Même si Bob ne peut me le confirmer à 100%, il se peut qu'il soit l'une des voix solistes de la version studio de "L'orange" ("Y avait comme du sang sur tes doigts, quand l'orange coulait!" et "Y avait longtemps qu'on te guettait, t'auras la corde au cou!").

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Gilbert Bécaud et Juanita-Marie Franklin : répétition de "Charlie t'iras pas au paradis" (1970)
1er rang: Jean-Claude Briodin et Jacques Hendrix
2ème rang: Michel Richez et Jean Stout (basse profonde)
3ème rang: Bob Smart, Henry Tallourd, Claude Germain et Vincent Munro
4ème rang (1ère séquence): Michelle Dornay, Christiane Cour, Alice Herald et Annick Rippe
5ème rang (1ère séquence): Annie Vassiliu, Danièle Bartolletti, Nicole Darde, et, visibles dans la 2ème séquence: Janine de Waleyne et Anne Germain

Autre personnalité, Henri Salvador : « Je ne me souvenais plus du tout de la chanson "Count Basie" que j'ai retrouvée dans ton interview d'Anne Germain. Par contre je me souviens qu'avec Henri Salvador on a dîné à la brasserie Lipp tous ensemble et on est allé plusieurs fois à son appartement, qui était juste en face de celui de sa femme Jacqueline, séparé par un couloir. Ils étaient très gentils. Jacqueline avait une personnalité tellement forte et impressionnante, elle retenait toute l’attention. Quand il y a quelques années j’ai fait visiter Paris à mon fils, nous sommes allés au Père Lachaise et je suis allé me recueillir auprès de leur tombe. »

En studio et pour des émissions de télévision, il accompagne souvent Claude François. « J’ai beaucoup aimé « Comme d’habitude » dès sa sortie, à tel point que pendant des vacances à Los Angeles, je l’ai fait écouter à Don Williams (frère d’Andy) et à d’autres chanteurs qui m’ont tous dit « C’est pas mal, mais ce n’est pas dans le style du moment, ça ne marchera pas ». Finalement, grâce à Paul Anka, Frank Sinatra en a fait un immense tube avec « My way ». J’ai toujours été un peu agacé qu’en interview Paul Anka ne mentionne pas Jacques Revaux et Claude François en parlant de cette chanson. »

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Henri Salvador et les Angels chantent "Count Basie" (1966)
(Jean-Claude Briodin, Louis Aldebert, Anne Germain, Henri Salvador, Danielle Licari, Bob Smart, Jacques Hendrix)


Autre personnalité incontournable de la variété de l’époque : Mireille Mathieu. Lors d’une séance de chœurs, Johnny Stark, imprésario de la chanteuse avignonnaise, demande à Bob s’il accepte d’être prof d’anglais de Mireille, en étant payé au même tarif que pour des séances de choeur. Bob lui donne des cours trois fois par semaine dans sa maison de Neuilly pendant plus d’un an. « Elle était très gentille, très consciencieuse, et avait une grande facilité pour s’imprégner rapidement d’un accent.». Il l’accompagne partout en tournée. « Je me souviens d’un vol pour Berlin, nous étions installés en première classe, elle était entre Johnny Stark et moi. C’était son baptême de l’air et elle était terrorisée, agrippait nos mains, à tel point qu’elle et Johnny sont descendus à l’escale de Hambourg pour prendre une limousine et j’ai continué le vol seul jusqu’à Berlin avec les valises. »
Autre souvenir, Londres. « On était superbement logés, en face du Savoy. Un jour, un journaliste de France Soir me téléphone à l’hôtel et me dit « On aimerait vous interviewer à propos de votre travail avec Mireille Mathieu, Johnny Stark nous a donné son accord ». Je donne une interview à l’hôtel, ne me doutant de rien, et quelques jours après France Soir titre « Un Américain est fou amoureux de Mireille Mathieu, il lui envoie une douzaine de roses par jour, etc. », bref, du grand n’importe quoi. Quitte à raconter des bêtises, ils auraient au moins pu mentionner mon nom, ça m’aurait fait de la publicité, mais même pas ! (rires) ».

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Raymond Lefebvre et son orchestre : Oh happy day! (1969)
(Choeur: Claude Germain, Henry Tallourd, Bob Smart, Danielle Licari, Anne Germain et Jackye Castan)

Bob Smart enregistre les chœurs des musiques de films de tous les grands compositeurs du moment,  Georges Delerue (Viva Maria !), Claude Bolling, Michel Colombier ou bien encore Michel Legrand pour qui il participe à la plupart de ses séances de 1963 (peu après Les Parapluies de Cherbourg) à 1968. « Je me souviens être passé chez lui un jour. Pour le plaisir, il m’a accompagné au piano pendant une heure. Il a toujours été très gentil avec moi. Lors de l’une de mes dernières vacances à Paris, ça n’a pas pu se faire car il était à l’étranger, mais je voulais que mon fils le rencontre car pour moi c’était comme lui faire rencontrer Mozart. Des grands maîtres comme lui, Burt Bacharach ou Michel Colombier il n’y en a plus dans la musique d’aujourd’hui. »
Il enregistre peu de publicités chantées ("à part Boursin, le fromage fin") certainement à cause de son accent, mais participe comme acteur à quelques films comme Les Vainqueurs (1963, Carl Foreman) tourné en Italie ou Du rififi à Paname (1966, Denys de La Patellière) avec Jean Gabin.

En soliste, il enregistre quelques disques de covers en français et en anglais (labels Gala des Variétés, Gala International et RCA) principalement avec l'arrangeur Jean Claudric, puis retrouve le Lido en 1968, mais cette fois-là comme chanteur principal (quelques années après avoir quitté les chœurs du Lido pour faire les Double Six et les séances studio). Il y rencontre et épouse une show girl italienne. A ce moment-là, la vedette du Lido était mariée à un compositeur argentin de renom qui écrit à Bob des chansons en espagnol.  Ce dernier lui propose qu’il les enregistre à Madrid avec un grand musicien de jazz. Arrivé sur place, tout ne se passe pas comme prévu. « L’arrangeur de jazz fantastique s’était disputé avec la maison de disques espagnole et avait quitté son posté. Pour le remplacer ils ont engagé un arrangeur très vieux jeu. C’était presque des arrangements de mariachis : épouvantables, démodés. J’ai fait ce disque, il est sorti, j’ai été régulièrement interviewé à la télévision et à la radio, en espagnol car je parlais couramment cinq langues  dont l’espagnol… et j’ai dû vendre deux exemplaires, ce n’était pas une réussite. Je me souviens d'une interview assez traumatisante: le journaliste m'avait demandé de chanter quelque chose en français comme ça, a cappella. Je n'y étais pas préparé, il y a eu un gros blanc et je me suis mis à chantonner les trois mots de "Michelle, ma belle" sans pouvoir me souvenir du reste" (rires)»

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Bob Smart : Michelle (cover RCA de 1966)

Après trois mois en Espagne qui ont abouti à ce cuisant échec, il revient à Paris et est surpris par la gentillesse et la fidélité de ses camarades de métier, qui lui proposent à nouveau du boulot. « Jean-Claude Briodin et d’autres comme Anne Germain, Claudine Meunier ou Janine de Waleyne ont été fantastiques, ils ne m'ont pas considéré comme un traître pour avoir quitté la France quelques mois et m’ont intégré dans leurs équipes de chœurs. J’ai beaucoup d’admiration et d’amitié pour eux.»

Quelques mois après, il reçoit un appel de Frederic Apcar qui lui propose de rejoindre l’équipe de choristes de l’arrangeur Jean Leccia au Casino Dunes de Las Vegas pendant six mois.
« J’ai accepté. Je me suis senti un peu lâche de laisser de nouveau tomber mes amis de Paris, mais c’est grâce à cet engagement que j’ai eu la carrière la plus importante de ma vie. Il y avait au Dunes une affiche indiquant que les croisières Princess Cruises, qui étaient les croisières les plus célèbres du monde sur lesquelles était tournée "La croisière s’amuse", cherchaient des chanteurs. J’ai passé un entretien en italien, je leur ai montré le programme du Lido dans lequel il y avait ma photo comme chanteur principal. »
En rentrant en France en 1972 pour finaliser un divorce compliqué dont la procédure aura duré quatre ans, plus grand monde ne l’appelle. Les méthodes d'enregistrement ont changé : les synthétiseurs, bien sûr, et la technique du re-recording qui fait qu’on n’a pas besoin d’autant de choristes que dans les années 60, époque où les chœurs étaient enregistrés en même temps que l’orchestre. Il reçoit un contrat pour être chanteur sur le bateau de croisière Princess Italia, quitte définitivement Paris et prend l’avion pour Los Angeles.
« J’embarque à San Francisco, pensant arriver comme une vedette avec mes smokings et là le directeur de croisière me dit qu’ils sont en surbooking, que ma cabine a été attribuée à un passager et que je dois être logé dans l’hôpital du bateau. J'accepte... Puis un passager est mort donc à une escale on m’a proposé de prendre sa chambre. Et à l’escale suivante comme il y avait encore trop de passagers je suis revenu à l’hôpital. Heureusement je n’étais pas prétentieux, je ne me suis pas plaint. D’autres chanteurs auraient fait un scandale. »

Alors que les chanteurs sur les bateaux de croisières se comportent habituellement en touristes, passant leur journée au bar ou à la piscine, Bob discute avec les musiciens, passagers et hôtesses, et propose son aide pour les excursions, aidant les dames à sortir des autocars, etc.
Son directeur de croisières quittant son poste quelques mois plus tard, il recommande à Princess Cruises Bob pour le remplacer. Alors qu’il faut normalement plusieurs années de pratique pour avoir ce poste, Bob est engagé comme directeur de croisières et parcourt le monde pendant treize ans sur treize bateaux (pour Princess Cruises, Royal Viking Line, Carras Line et Costa Line), en faisant deux tours du monde et en visitant cent six pays, tout en continuant à chanter sur les bateaux. « Dans ma carrière, l’argent ne m’a jamais intéressé, l’important était de voyager. Je ne demandais pas quel était mon salaire je demandais « où on va ? » ».
La chose la plus importante de sa vie pendant cette période est l'adoption d'un orphelin mexicain qui est légalement aveugle, mais qui voit suffisamment bien d'un oeil pour pouvoir voyager avec lui dans quatre-vingt six pays. Bob est le premier américain non-marié et vivant seul à recevoir la permission du gouvernement mexicain d'adopter un orphelin de ce pays. Après avoir fait beaucoup de croisières ensemble, Bob prend sa retraite à l'âge de cinquante et un ans pour élever son fils. Celui-ci est maintenant marié, parle les cinq langues parlées par son père, joue du piano et a une ceinture noire en karaté qui lui permet d'enseigner à une classe de trente-cinq élèves à l'Institut Braille.

A sa retraite de directeur de croisières, un directeur musical avec qui Bob avait travaillé pour Disney à Hollywood le convoque pour une séance d’enregistrement. « C’était un gros groupe, vingt-quatre chanteurs. Je n’avais pas chanté depuis des années, même dans des églises ou à Las Vegas. J’étais avec deux autres premiers ténors, tout se passait bien et tout à coup je commençais à perdre mes notes aigues, je commençais à avoir mal à la gorge, je ne savais pas si c’était à cause du vieillissement de ma voix, du manque d’entraînement ou des tic tac que j’avais mangés avant le début de la séance. Je bougeais mes lèvres en faisant semblant de chanter sur les notes aigues mais je me sentais bizarre, donc j’ai vu le chef, je lui ai dit que je perdais mes aigus. Peut-être que j’aurais dû rien dire, il ne l’aurait jamais su car nous étions très bien – ce sont les seconds ténors à qui il a fait refaire des choses après la séance- mais c’était honnête. »

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Sheila : Sheila la la (1969)
(Choeur: Bob Smart, Jean Stout, Claude Germain, Alice Herald, Anne Germain et Françoise Walle)

Pendant notre conversation, mon amie Anne Germain (qui nous a malheureusement quittés depuis) me téléphone sur mon portable. Je décroche et lui dis que je suis en train de parler à Bob sur l’autre ligne. J’ai l’idée de les faire converser tous les deux alors qu’ils ne s’étaient pas parlés depuis quarante ans, haut-parleur de mon portable contre haut-parleur de mon fixe, ce qui donne une scène à la fois surréaliste et émouvante. Anne témoigne : « Bob, tu es l’une des personnes les plus droites et honnêtes que j’aie connues dans ce métier. Je me souviendrai toujours quand en tournée aux Etats-Unis avec les Swingle Singers tu nous avais amenés à Disneyland, tu t’étais occupé de nous comme un frère. »

Le mot de la fin revient à Bob : « J'ai eu une vie merveilleuse, et les années à Paris ont été fantastiques, grâce à mes amis fidèles et surtout à Jean-Claude Briodin, qui m'a donné ma carrière en France. J'adore la France et les Français. Vive la France! Et merci à toi pour cette interview qui a été la plus agréable de ma vie grâce à ta gentillesse, ton efficacité et ta patience.»


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Les Double Six : Rat Race (1964)

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