samedi 13 août 2016

Mémoires de José Bartel (Partie 3)

Musicien, chef d'orchestre, directeur artistique, comédien, chanteur, etc. José Bartel (voix de Guy dans Les Parapluies de Cherbourg et du Roi Louie dans Le Livre de la Jungle) était un artiste à multiples facettes. 
Quelques mois avant sa disparition en 2010, il avait fini d'écrire ses souvenirs (intitulés: Faire comme si... Ou l'enrichissante mais peu lucrative balade d'un mec qui avait les dents trop courtes), que je vous propose de découvrir ici en exclusivité sous la forme d'un "feuilleton", publié avec l'aimable autorisation de sa veuve, Norma, et de son fils, David.

Dans le précédent épisode (Partie 2), José raconte ses débuts à 14 ans dans l'orchestre d'Aimé Barelli...


MONTE CARLO… MON PREMIER ORCHESTRE !


Octobre 1954, Aimé Barelli me fait un cadeau  inoubliable. Cette année-là, le cha-cha et la  bossa nova pointant de plus en plus le nez sur les pistes de danse, Aimé me propose de monter pour la saison d’hiver à Monaco, une petite formation destinée à assurer le répertoire typique en alternance avec le grand orchestre.  
Je suis abasourdi, bouleversé et particulièrement ému car n’étant pas par nature, rongé par l’obsession de la réussite sociale, je suis parfaitement heureux d’exercer un métier  qui me permet de baigner dans la musique sans pour autant avoir les responsabilités d’un chef d’entreprise  Jamais,  je n’aurais osé imaginer ce qui m’arrive.  A 22 ans, pour les Fêtes de fin d’année puis les six mois que durent les saisons d’hiver au Casino de Monte Carlo,  je vais diriger mon premier orchestre! Une fois encore, l’imagination et le « faire comme si » semblent me protéger...  Si tout se passe bien je pourrai même, avec la bénédiction d’Aimé envisager de pousser l’expérience jusqu’à en faire, mon activité professionnelle permanente dans le futur.  Et c’est bien ce qui arriva … 
Mes précédents séjours en Principauté comme jeune chanteur d’orchestre m’ont toujours donné l’impression d’être en ballade dans une sorte de cité magique. Un lieu d’exception, peuplé de personnages ne faisant que jouer un rôle conventionnel. Des personnages qui impérativement, devaient correspondre au cinéma que se faisait dans sa petite tête le « Parigot » de la rue Foyatier, le «Gone » de la Guillotière , ou le « Niston marseillais » 
Ce film, bien entendu, n’excluant aucun cliché : à/ A Monte Carlo le milliardaire « milliarde »  b/  Le joueur devient  (peut être) riche.  c/  l’Hôtel ne peut être que « de Paris ». d/ Le businessman est forcément grec, italien ou américain. e/  Le danseur mondain russe blanc, espagnol ou plus prosaïquement, lyonnais. Quant aux superbes Monte Carlo Girls elles sont, elles, censées succomber au charme du très modeste mais avouons-le, irrésistible ( ?) chanteur de l’orchestre ! … Voilà pour mon cinéma !

En réalité, mes toutes nouvelles responsabilités se chargeront de rapidement remettre tout ça en ordre. Du moins pour quelques temps...En attendant, pour en revenir à 1954 et aux quelques jours  précédant les débuts de mon premier orchestre à  Monte Carlo : Nous sommes fin prêts… et morts de trac ! Cette grande trouille s’expliquant  par le fait qu’après avoir pris conscience de la chance qui m’était offerte, je m’étais trouvé dans l’obligation absolue de relever le challenge et créer en moins de trois mois,  un « Combo » de style sud-américain qui tienne la route ! 
C’est dire s’il m’a fallu ramer comme un dératé  pour régler d’urgence et en priorité, les quelques « menus problèmes » qui se posaient sur le plan pratique et artistique afin d’être le plus « en place » possible au moment du départ pour la Principauté.  
Ces « menus problèmes » ?
Constituer puis apprendre un répertoire cubain / brésilien valable et de qualité. Ensuite, écrire les arrangements et trouver les musiciens adéquats  (pianiste, guitariste, contrebassiste, ténor sax, trombone ou trompette plus un batteur/percussionniste.) afin de rapidement établir un planning de répétitions le plus efficace possible  
Enfin, commander au tailleur habituel de l’orchestre Barelli - mais cette fois à mes frais  -  deux jeux de costumes pour les membres du groupe et votre serviteur. Vous voyez la galère ?    
Dieu merci, notre « Première » à  Monaco c’est super-bien passée et la qualité du groupe s’étant confirmée tout au long du contrat,  le ré-engagement  pour l’été au Monte Carlo Sporting Club a suivi… Avec en prime, des  propositions pour les saisons automne / hiver et printemps /été de l’année suivante !
En conséquence, avec la  perspective d’engagements à Monte Carlo pour les années à venir, il m’apparut alors logique – bien que toujours basé à Paris – d’organiser mon installation à Monaco de façon plus rationnelle. Ne serait-ce que dans le but de mettre à profit une certaine stabilité  due à la régularité de mes contrats pour reprendre ce qui avait pour une grande part, motivé mes tentatives infructueuses d’entrée au Conservatoire. A savoir : Une étude plus  approfondie de la composition musicale me permettant d’accéder sans préjugés, à l’univers  coloré de la création musicale tous azimuts. Qu’elle soit d’inspiration populaire, jazz, sud américaine et aussi, pourquoi pas, classique  .
Cette stabilité temporaire favorisera-t-elle la matérialisation de ce vœu en dépit de mon mince bagage académique ?   Une rencontre heureuse va bientôt favoriser ce début de mutation …

***

Un soir au  Cabaret du Casino,  notre série vient de s’achever et la grande formation sur le point d’enchaîner.  Je m’apprête donc à prendre une trentaine de minutes de pause lorsqu’un des maîtres d’hôtel s’approche pour me dire que des clients m’invitent à prendre un verre à leur table. Il s’agit en fait de Charles et Lillan Matton, un jeune couple d’habitués avec lesquels j’ai déjà eu le plaisir de sympathiser au cours de précédentes rencontres chez des amis communs. 
Il faut bien dire que ce Charles Matton est un jeune homme assez  surprenant et particulièrement original. D’une rare courtoisie, ce fils de parisiens réfugiés à Monaco pendant la guerre, loge en permanence à l’hôtel Excelsior  géré par son incorrigible joueur de père. Comme de coutume, Charles joue avec ravissement de son aspect Lord Byron, Debussy et aussi, de son côté Scott Fitzgerald mais qu’on ne s’y trompe pas . Ce « fils de famille » soit-disant désoeuvré et à l’abri du besoin est en réalité, un bourreau de travail qui  entamera (en attendant  la consécration)  une très fertile carrière de peintre et de sculpteur. C’est évident. Il n’y pas un instant de vie à perdre pour ce faux Dandy de 18 ans amateur de grosses vestes de velours, de casquettes 1920, de chaînes de montre avec gousset,  de cannes à pommeau d’argent, de manteaux  assortis d’un col de fourrure et parfois même, de Bentleys d’occasion !

Et puis bientôt, pour Charles, ce sera l’imprévu : La rencontre avec une jeune suédoise (de « bonne famille » comme il se doit )  et dans la foulée,  la demande en mariage.  La dynamique Lillan  abandonnera sans hésitations sa condition de  touriste scandinave pour le statut d’épouse de « Génie-peintre- résident- monégasque » et en moins de temps qu’il ne faudra à la famille pour le réaliser, donnera  naissance à leur petit Yann... Bien qu’étant pratiquement du même âge mais de milieux et de tempéraments diamétralement  opposés, le courant est vite passé entre Charles et moi.  Avec toutefois, un certain « plus » pour moi car étant donné la faiblesse de mon éducation et de mes connaissances en Art pictural, je me suis indéniablement enrichi culturellement a son contact.  A maintes reprises, au fil de nuits durant lesquelles nous refaisions le monde en compagnie de quelques copains,  nous étions quelques fois rejoints par César, (le sculpteur) venu « en voisin » de Marseille et qui à l’occasion, acceptait d’aborder avec nous ce sujet de la plus haute gravité ! 
Pour redevenir sérieux, c’est bien au cours de ces rencontres impromptues  que   l’opportunité me fut offerte de compléter une partie appréciable des lacunes résultant d’une scolarité assez chaotique … C’est aussi grâce à ces discussions sans fin que j’ appris à « ouvrir les yeux » et ressentir le besoin quasi instinctif à présent, de découvrir ce qui se trouve plus loin dans le Monde … où  peut-être,  de l’autre côté de la rue. 
Quoi qu’il en soit, cette partie de ma jeunesse passée en si bonne compagnie me permit d’en apprendre un peu plus sur l’Art et la diversité de ses formes d’expression. Qu’elles soient  littéraires, musicales, plastiques, picturales. 
Enfin, je pense être en mesure à présent de réaliser l’importance de l’humilité chaque fois que le privilège me sera donné d’apprécier le talent de ceux qui dans le passé comme de nos jours, ont su imaginer un langage capable d’émouvoir le plus grand nombre.  

La création artistique… Cette tendre et perpétuelle tentative d’évasion trop souvent mise au placard par de soit-disant experts. Ces froids et pontifiants détenteurs de La Vérité qui lorsqu’ils sont priés de définir en termes simples et généreux ce qu’ils pensent avoir compris d’une création, demeurent tout aussi rébarbatifs. Ce manque d’humilité me rend perplexe.   
C’est une évidence paraît-il : La Culture est ouverte à tous. J’ai  cependant la pénible impression que celle-ci ne soit généralement accessible qu’à ces fameux experts.
Ceux-là même qui bien que n’étant pas spécialement attirés par la création artistique, sont par contre gratifiés d’une excellente mémoire. Ce qui en soi, ne pose pas grand problème. Par contre, l’agaçant c’est que la mémoire, ce précieux avantage, soit plutôt l’apanage de « penseurs » qui, c’est bien dommage,  ne pensent pas vraiment nécessaire d’aller à la rencontre de l’imaginaire. Persuadés qu’ils sont d’avoir hérité du Savoir par naissance !
La Culture ? En fait,  j’avoue qu ’aujourd’hui,  le mot continue de me faire un peu peur. Alors que j’aimerai tant lui sourire … 
N’étant pas linguiste et encore moins philosophe, force m’est de constater que je n’ai toujours pas trouvé de réponse satisfaisante permettant d’expliquer ma gêne, ma méfiance et probablement mes complexes, chaque fois qu’il m’arrive d’échanger des propos avec d’heureux élus considérés comme spécialistes patentés.  Mais laissons tomber mes pseudo philosophiques et « emmerdatoires » dissertations. Ne serait-ce que pour parler plutôt, de la naissance et des conséquences positives d’une grande et durable amitié... 

***

Il semblerait que pour Matton comme pour moi,  ce fut la découverte progressive de nombreux points communs qui dans un premier temps, favorisa  le développement de notre amitié. Ensuite, je pense que ce seront l’estime et une affection quasi fraternelle qui dès le début de notre  travail en commun déclencheront notre enthousiasme et notre ambition. Le souvenir de cette association fait  partie de mes souvenirs les plus chers car  il correspond   aux moments heureux et productifs qu’apporte  la jeunesse. Tout cela ajouté au plaisir de travailler en parfaite osmose à la conception de projets apparemment hors de portée !  Comme par exemple « Le Jeune Homme et la Mort », un ballet dont Charles avait imaginé l’argument, dessiné les décors ainsi que les costumes  et pour lequel j’avais écrit la  musique. Parmi les Etoiles se produisant alors sur la scène de l’Opéra de Monte Carlo, Ethery Pagava et André Eglevsky étaient de ceux auxquels nous rêvions pour interpréter notre petit chef-d’œuvre (!) mais hélas, ce rêve ne se concrétisa jamais.   

Par contre, entre 49 et 50, d’autres projets verront tout de même vu le jour, avec comme point de départ, la sortie en salle d’un court métrage :  « La Pomme »,  notre première expérience cinématographique. Puis en 70 sortit le fruit notre deuxième collaboration : Un véritable film long métrage intitulé :  L’Italien des Roses avec pour acteurs principaux : Richard Borhinger et Isabelle Mercanton. Accompagnée pour le générique, de la voix, le piano, et le talent d’Eddy Louiss, cette production sera d’ailleurs nominée pour la Mostra de Venise. 
Il y eut  plus tard un autre film : Spermula. Une création commune que bien sûr,  je ne renie pas. Mais … 

De part mes engagements répétés en Principauté  j’eu ainsi le rare privilège pendant près de quatre ans, de vivre une partie de l’année un pied à Monte Carlo et l’autre à Paris, dans mon repaire favori :  La Pension Sainte Marie ! 
Tenu par André Mahard  (un copain russe blanc) et sa Maman, l’Hôtel Pension Sainte Marie se  distinguait par son côté « havre de paix, d’amitié » mais surtout et presque toujours, source de franche rigolade. Un refuge principalement fréquenté par des musiciens, des comédiens, des chanteurs, des paroliers etc. A point  qu’il était facile de l’imaginer, à deux pas des Batignolles,  comme un bout du Montparnasse des années 20 ayant émigré rive droite.
 La bohème quoi !  Pour preuve, s’y croisaient dans les étages ou dans la grande salle à manger donnant sur un petit parc intérieur, des habitués aussi divers que Michel Legrand, les comédiens Bernard Noël et Claire Maurier, le pianiste Raymond le Sénéchal, le guitariste Marcel Bianchi, le sociétaire de la Comédie française Robert Hirsch, l’humoriste Francis Blanche ou l’architecte Pouillon. Autre félicité, chaque soir, immédiatement après mon travail avec l’orchestre, venait le moment d’entamer mon indispensable circuit nocturne avec en tout premier lieu, Saint Germain des Prés. Ensuite, venaient les boîtes «chicos » dites  « dans le vent » comme l’Epis Club, Régine, le club Princesse chez Castel etc …  Dans ces discos pour  « Happy few » (Lire « People » !) où le Disco s’était irrémédiablement installé, on était certains de retrouver aux heures les plus tardives, la plupart  des incorrigibles oiseaux de nuit du moment ! 
Par exemple chez Castel. Dans le désordre mais toujours au bar :  Marc Doelnitz,  les frères Deffes,  Sacha (Distel), Serge Gainsbourg, Philippe Lavil,  Jean Castel évidemment et avec mention spéciale, mon ami Ben. L’irremplaçable et merveilleux Ben, roi du Cha-cha-cha à Paris et chef d’orchestre du Lido …Hélas tout cela devait pourtant bien prendre fin un jour. Ce qui fut le cas lorsqu’à l’ automne 1957, je me suis trouvé dans l’obligation d’arrêter toute activité professionnelle et de cesser mes allers et retours entre Monte Carlo et Paris.  La raison de ce bouleversement ? 

Mon départ imminent pour le service militaire (alors obligatoire) avec pour conséquence, en tout premier lieu, l’éloignement d’avec Maman, suivi d’une perte totale de contact avec le métier. Sans négliger les problèmes d’argent qui forcément, ne peuvent que s’accentuer au cours d’une absence forcée de 24 ou qui sait, de 29 mois peut-être. Une perspective d’avenir inquiétante parmi tant d’autres qui pour Mamele et moi,  n’était pas des plus réjouissante à considérer.



Partie 1 (enfance, Marseille), Partie 2 (débuts avec Aimé Barelli, caves de jazz à Saint-Germain-des-Prés), Partie 3 (Monte-Carlo), Partie 4 (Algérie, retour à Paris, Istamboul)... (A suivre)

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