mardi 18 octobre 2016

Mémoires de José Bartel (Partie 4)

Musicien, chef d'orchestre, directeur artistique, comédien, chanteur, etc. José Bartel (voix de Guy dans Les Parapluies de Cherbourg et du Roi Louie dans Le Livre de la Jungle) était un artiste à multiples facettes. 
Quelques mois avant sa disparition en 2010, il avait fini d'écrire ses souvenirs (intitulés: Faire comme si... Ou l'enrichissante mais peu lucrative balade d'un mec qui avait les dents trop courtes), que je vous propose de découvrir ici en exclusivité sous la forme d'un "feuilleton", publié avec l'aimable autorisation de sa veuve, Norma, et de son fils, David.

Dans le précédent épisode (Partie 3), José raconte ses débuts de chef d'orchestre au Casino de Monte-Carlo, activité brusquement interrompue par son service militaire...


L’ALGERIE … 

Il est deux heures du matin. Avec pour seule compagnie un fusil mitrailleur - ce qui comme chacun sait, est loin d’égaler un transistor quand le temps se fait long - je me languis dans un petit bunker à quelques dizaines de mètres des barbelés entourant notre cantonnement. C’est l’hiver 1958 au « Rocher noir » tout près de Ménerville dans l’Algérois, et si vous voulez bien me passer l’expression... je m’les gèle! Quand je pense qu’il y a seulement un an (c’est-à-dire un siècle ) je faisais le Joli Coeur à Paris ! 

Les choses s’étaient pourtant bien passées après les classes et mon affectation au Service Presse du Bataillon de Joinville, cette unité étant alors chargée d’incorporer les jeunes athlètes de haut niveau sans pour autant compromettre leur carrière par manque de suivi dans leur entraînement ou leur absence de compétitions internationales. Une initiative originale ayant pour mission d’équilibrer les obligations du service militaire et le maintien en forme de futurs grands champions. Par exemple,  Rivière (cyclisme), Michel Jazy (1500 m.), les frères Cambérabéro (rugby), Darmon (tennis), Tylinsky, Mekloufi ou les Wisnievsky pour le football ont tous, à une période ou une autre, représenté leur discipline au Bataillon de Joinville.   
Pour ce qui me concerne, la « planque en or » qu’était alors le Service Presse des Armées à Paris, offrait entre autres avantages, la commodité de dormir en ville pratiquement chaque soir.  Quand je n’étais pas à Wiesbaden, Bruxelles ou Berlin pour « couvrir » comme reporter-interprète – encore merci à ma connaissance de l’anglais - une manifestation sportive Inter-Armées.  Petit inconvénient pourtant. Mes compétences tant sur le plan journalistique que sportif, étaient des plus superficielles ! Par chance,  les rudiments de base charitablement inculqués par mes collègues du département  Presse (des appelés comme moi mais eux, de véritables journalistes de métier dans le civil) me furent des plus précieux pour acquérir le vernis nécessaire et me permettre de naviguer à vue dans une profession qui en principe,  ne serait pour moi que temporaire de toute façon. Partant de là, il ne restait plus qu’a attendre la Quille et la fin des 18 mois de service réglementaires. Du moins c’est ce que je croyais.

Les « événements d’Algérie » s’aggravant  de jour en jour, le Général de Gaulle accepte de revenir aux affaires. Ce qui par conséquent, rend moins difficile pour les autorités du moment, de sérieusement parler de « probable nécessité d’augmenter les éléments du contingent contribuant au maintien de l’ordre en Algérie dans le but de fournir aux forces militaires déjà engagées, les moyens indispensables au contrôle d’une situation devenue  insurrectionnelle ». En clair : Il faut s’attendre à ce que sous peu, s’opéreront les changements  traduisant cette nuance dans les termes !
Ce qui n’a pas tardé. Le service obligatoire passe de dix huit à vingt neuf mois et « Joli cœur » se retrouve maintenu pour quelque temps avec les éléments du Bataillon de Joinville détachés en A.F.N. ! D’où ma présence dans cette niche de béton par une froide nuit de 1958. Eh oui, me voilà de garde à présent. Attendant avec impatience, emmitouflé dans une couverture douteuse, qu’un de mes petits camarades vienne me relever …       

Mais il n’y avait pas que le crapahutage, les tours de garde ou les corvées au programme. Il y avait aussi les précieuses « perms » exceptionnelles de 24 heures passées à Alger avec mon pote Deman. Pour l’occasion, on se mettait « propres sur nous » et après s’être chacun glissé un Mauser dans la ceinture sous le blouson (ce qui était strictement interdit) nous faisions du stop jusqu’à Ménerville pour y prendre le train. Direction : Alger et deux jours de fête !  Bien qu’une fois rendus dans la grande ville, notre périple restait désespérément  toujours le même : l’après-midi,  les bals populaires où avec l’autorisation de leur grand frère ou de leur cousin, de jolies petites pieds-noirs acceptaient de danser avec nous. Mais attention. Pas touche... 
Le soir, c’était « The gueuleton » au Coq Hardi  suivi de la traditionnelle chasse à la P.F.A.T. ( Personnel Féminin de l’Armée de Terre). Une chasse qui vous l’avez deviné se terminait la plupart du temps par un retour solitaire à l’hôtel, une poignée d’heures de sommeil… et la course au train du retour  !        

Traditionnellement, qu’est-ce qu’on attend d’un « deuxième pompe »  dans l’Armée ? 
Qu’il ferme sa gueule, obéisse aux ordres, et bien entendu, soit capable de dormir en section sans être importuné par les odeurs de pieds, les ronflements et très important, suffoquer de rire à ces fameuses « louffes » (odorantes ou pas, sonores ou pas ) qui font le charme de la vie à vingt dans le même local.  Aussi traditionnellement, dans l’Armée,  que fait (si possible) un appelé deuxième pompe ayant atteint l’âge canonique de 27 ans lorsqu’en embuscade de nuit, un petit con du contingent tout fraîchement nommé sergent, se prend subitement pour John Wayne ? Réponse : Le vieux deuxième pompe fait celui qui n’a pas entendu et ne s’aventure pas (comme le petit con le lui demande) en plein milieu d’un champs éclairé par la lune comme en plein jour, pour voir s’il y a du « fellouze » de l’autre côté !!   
De retour au camp,  l’héroïque baroudeur amateur a bien entendu rédigé un rapport qui restera sans suite, mais on me change évidemment de section dans la semaine qui suit. Avec à présent  un problème supplémentaire à assumer : le stéréotype du genre « Artiste-musicien dans le civil donc branleur », apparaît comme étant douloureusement justifié ! D’autant plus que ce nouvel incident vient s’ajouter à une péripétie précédente au cours de laquelle, pour garer un camion   - vide, heureusement - j’ai raté mon créneau et « légèrement » endommagé le véhicule en reculant droit dans le fossé ! Est-il vraiment nécessaire de parler aussi d’autres broutilles sans réel intérêt pour préciser que mon image « chanteur-vedette-des-scènes-parisiennes-resté-très-simple» en a pris un grand coup ? Sur le plan militaire et pour les John Wayne en puissance de la compagnie, il ne fait plus aucun doute maintenant que  je représente un danger potentiel suffisant pour justifier d’urgence, une affectation plus en rapport avec mes réelles capacités. Par exemple, le mess des officiers ? 
Hélas, mon séjour inespéré dans ce havre de paix devait lui aussi être contrarié par un incident pour le moins fâcheux. Il s’agit en l’occurrence du bref mais impressionnant mitraillage du plafond du mess par un calme après-midi d’été. Une « étourderie »  particulièrement stupide qui par miracle n’a pas tourné au drame. Voilà donc les faits : Ce jour là,  revenant de patrouille, j’ai,  après avoir nettoyé mon P.M,  tiré en l’air le coup de sécurité destiné à vérifier s’il ne restait pas de balle engagée dans le canon. Mal m’en a pris.  Cette manœuvre ne devant s’effectuer que si le logement du chargeur est bien rabattu, la malchance a voulu que mon chargeur et son logement soient toujours engagés. Alors ….. la rafale est partie !  
Une « maladresse » qui par chance, n’eût d’autre conséquences qu’un solide coup de gnôle supplémentaire pour les pauvres sous-offs qui faisaient leur sieste au premier étage, un solide replâtrage du plafond et pour moi, quelques jours de cellule. Ce qui me paraît parfaitement normal car je dois avouer que rétrospectivement, j’en ai encore des sueurs froides. Je ne trouve plus ce mauvais gag à la « Mack Sennett »  aussi marrant que le soir même lorsque avec les copains, on en pleurait de rire dans la chambrée. 
Le rappel de ces péripéties me donne à présent,  une meilleure idée du soulagement qu’ont dû ressentir les officiers, sous-officiers et soldats de la compagnie lorsque fin décembre 59 l’heure de « La Quille » étant arrivée, j’ai grimpé dans le camion pour Alger. A peine rendu dans la Ville Blanche (comme on dit pour faire joli),  me suis retrouvé à bord du « Mers-el-Khébir ». Destination : Marseille. Ensuite ?  Le train pour Paris et enfin : les joies oubliées de la Vie Civile ! 

S’agissant de la minceur de mon dossier militaire,  ma seule frustration sera d’avoir peut-être, là-haut, fait froncer les sourcils à Quintin Bandéras, mon Général de grand-père .
Je m’explique : Ancien esclave et guérillero redouté des espagnols pendant la guerre d’indépendance de Cuba, l’autodidacte Quintin Bandéras a commandé les insurgés de la province d’Oriente et de par sa remarquable efficacité au combat, accédé au grade de Général de Brigade. Bénéficiant à juste titre, de l’incontestable estime du peuple cubain ainsi que de la considération de grandes figures de la Révolution comme Antonio Macéo et José Marti.  
En revanche, durant le siècle s’ensuivit, force est de constater que les prestations martiales de son descendant français furent des plus modestes et loin d’être à la hauteur de ce qu’on aurait pu attendre d’un petit-fils de grand militaire. 
J’espère  que tu ne m’en voudras pas grand-père, mais n’étant pas algérien,  je ne me trouvais pas en la circonstance, dans le camp des insurgés.  

Ce qui est certain par contre,  c’est qu’il m’est apparu comme allant de soi de payer - peut être sans prestige particulier mais le mieux possible- mon tribut à une communauté qui m’a accepté dès la naissance. Je sais que cela peut paraître naïf ou même  franchement ridicule de par sa disproportion, mais je tenais à le dire. Comme je le pense.  

Des « spetzeles » (sorte de « gnocchi alsaciens »), un rôti de porc, un gâteau de chez Bourdaloue le Maître pâtissier installé prés de Notre Dame de Lorette. Le tout, arrosé de vin d’Alsace comme il se doit.  Voilà comment, avec Mamele, nous avons fêté mon retour d’Algérie !  Quel bonheur de la serrer à nouveau très fort sur mon cœur, étant à présent devenu, un civil ayant un peu mûri ! Capable de mieux comprendre comme un presque adulte, les messages qu’elle tentait si souvent de faire passer … Quel bonheur encore,  de revoir son tendre et lumineux sourire de petite fille. C’est certainement ça, qu’on appelle la sérénité …    

La Quille ? Tu t’aperçois que Paris vient d’être « repeint »…  Que l’ex « petit garçon » des voisins a terriblement grandi.  Au point de se demander, avant d’enfourcher sa « Mob » pour en parler aux copains, à quelle espèce  d’humanoïdes tu peux bien appartenir. Par la même occasion, la question se pose de savoir s’il ne serait peut être pas plus avisé de raser les murs jusqu’à ce que tes cheveux soient suffisamment longs pour avoir l’air dans le coup … Ou bien,  paniqué à l’extrême, tu te demandes si quelqu’un ne va pas prendre l’initiative désastreuse de révéler à la Galaxie stupéfaite,  que sur le plan musical tu es nul. Sinon, comment pourrais-tu ignorer combien de semaines Bill Haley est resté No1 du Hit Parade US avec son « Rock around the clock » ?
Voilà ce qui t’attend après deux siècles – dont une bonne partie passée en Afrique du Nord - chez les mecs en tenue camouflée. Ton retour à la vie civile en Métropole? C’est en quelque sorte, comme un passage radical des « youyous » aux « yéyés ». Oui je sais, c’est consternant. Un jeu de mots de très mauvais goût mais je n’ai pas pu résister. Excuse-moi !




José Bartel chante "Vous qui passez sans me voir" pour la télévision (1961)

Va falloir s’accrocher…

Début 60, les conditions de mise sur le marché  d’un chanteur d’orchestre à la recherche d’un job ne se présentent plus terriblement bien. Ce n’est qu’après  avoir « cachetonné » dans d’innombrables « balloches du samedi soir » avec l’orchestre Pierre Spiers et parallèlement,  participé comme choriste à de nombreuses  séances d’enregistrement, qu’enfin se présente l’occasion de remonter ma formation .    
Un nouveau départ rendu possible grâce à la mise en route rue Arsène Houssay près des Champs Elysées, d’un projet de cabaret-spectacle inédit à Paris, pour lequel il était question de monter un ensemble musical spécialement adapté au style de la boîte. Un orchestre non seulement destiné à faire danser le public mais aussi, susceptible  d’animer scéniquement la salle avant et après chaque  présentation du spectacle. Le nom du club : « Le Soho ». Son promoteur ? Alain Bernardin. L’exceptionnel et indéniable inventeur  du  concept Crazy Horse Saloon. Une formule très singulière et originale - bientôt copiée dans le Monde entier -  alliant numéros visuels et strip tease, musique vivante et musique enregistrée. Le tout,  valorisé par  une chorégraphie particulièrement raffinée et soulignée par d’astucieux éclairages scéniques. 
Au passage, une précision amusante relative à la composition de l’orchestre du « Soho » : Le profil inattendu d’un des membre du groupe (un certain Jean-Claude, notre batteur) qui de jour, étudiait d’arrache pied en classe de percussions au Conservatoire National de Musique de Paris, tout en préparant également la Direction d’Orchestre. La nuit par contre, notre studieux et sympathique percussionniste se faufilait dans les coulisses, entre les créatures de rêve pratiquement nues constituant l’attraction  principale du « Crazy Horse ». Une « pénible obligation », vous en conviendrez, mais il lui fallait bien prendre sur lui pour être en mesure de prendre place dans l’orchestre et arrondir ses fins de mois !  
Bien du temps s’est écoulé depuis, et chacun de nous a bien entendu continué sa route. Jean Claude, quant à lui, a cessé d’être étudiant et se distingue particulièrement comme membre de ce que l’on peut désigner comme l’élite musicale. Je ne serais cependant pas surpris d’apprendre qu’occasionnellement, il lui arrive encore de « faire le bœuf » à la batterie mais pour le plaisir cette fois car l’amusant dans l’histoire, c’est qu’il soit effectivement  question du même et talentueux  Jean-Claude Casadesus : celui qui  aujourd’hui, dirige (entre autres)  le superbe Orchestre Philharmonique de Lille! 
Pour ce qui me concerne, tant sur le plan professionnel que personnel, l’épisode « Soho » aura j’en ai la certitude,  contribué de façon décisive au franchissement d’une étape très importante de ma vie. Une période durant laquelle j’apprendrai à maîtriser mes déceptions, mes peines, et aussi, grâce à Dieu, les réussites et les moments de joie et de bonheur. Comme par exemple, mon mariage et la naissance de mon fils David …

***

Bien que travaillant pour Bernardin, Lola n’évoluait pas sur la scène du Crazy Horse Saloon à l’instar de  « l’Ange Bleu », si cher à Marlène Dietrich !  Non.  Lola, elle, c’était plutôt sur les bureaux qu’elle régnait puisque pratiquement tout ce qui avait  trait à l’administratif ou au secrétariat de la maison mère - Le Crazy Horse Saloon- passait obligatoirement par cette séduisante mais très énergique jeune femme. 

De par sa fonction, « Lola » Moreau était tenue de passer la soirée au « Soho »  une fois par semaine afin de remettre la paie de l’orchestre.  Elle nous rendait parfois d’autres visites. Impromptues celles-là. Qui avaient pour but de tenir le boss informé de la bonne marche de la boîte ainsi que de la réaction du public face à cette nouvelle forme de cabaret-spectacle. C’est donc au « Soho » que Lola et moi nous sommes rencontrés pour la première fois et que dès le début , quelque chose a « cliqué » entre nous. Alors... nous nous sommes revus ! 
Au Club tout d’abord et par la suite, de plus en plus souvent, dans le petit bistro de nuit  où avec les musiciens, nous allions après le travail, prendre un verre et se faire une soupe à l’oignon  ou des tripes à la mode de Caen. Romantique, non ?  Il est facile d’imaginer la suite. Niant l’évidence et en dépit de nos caractères déjà un peu trop opposés (pour ne pour ne pas dire explosifs ) Lola et moi avons décidé de faire un bout de vie ensemble.


José Bartel double Don Francks dans La Vallée du Bonheur (1968)

Istamboul, le Shadirvan… et tout le bazar.

« Shadirvan », le superbe restaurant dansant de l’Istanbul Hilton Hôtel. Cette immense salle avec vue magnifique sur le Bosphore sera notre lieu de travail pour les six mois à venir. Après le « Soho» et les rigueurs de l’hiver parisien, nous voici à présent en Turquie sous le soleil d’avril  Enfin pas tout a fait car pour l’instant, le Bosphore est plutôt balayé par un vent constant et glacial. Mais qu’importe. En dehors de ce phénomène passager, tout baigne ! L’été approche et nous sommes avec l’orchestre, traités comme des princes. Le fait que le directeur de l’hôtel soit français pourrait y être pour quelque chose. Qui sait ? 
Comme il est d’usage pour un contrat d’aussi longue durée (d’avril à la fin septembre 61) et passés les habituels premiers jours de rodage, les éléments du groupe accompagnés de leurs épouses, se sont mis à la recherche d’appartements à louer en ville. Quant à moi, Lola étant restée à Paris en raison de son job, je compte m’installer à l’Hôtel pour la durée de l’engagement. Un engagement qui par la suite, s’avérera des plus agréable. Jugez plutôt : Le jour : la piscine, le Bazar,  ou plage sur la mer de Marmara. Et le soir ? Les dîners dansants qui s’achèvent à une heure du matin. Ce qui est une aubaine car le touriste, d’où qu’il vienne, se lève tôt pour ne pas rater une miette de l’excursion prévue le lendemain. A savoir : La découverte d’Istamboul !
Quelques mots sur ces fameuses excursions.  Une visite guidée impitoyablement parfaite et chronométrée durant laquelle il est tout juste permis aux  aventuriers d’un jour, d’acheter au prix fort l’incontournable souvenir local. Mais attention , uniquement à l’occasion  des rares moments de temps libre. D’autre part,  il lui est fortement conseillé pour « des raisons d’hygiène » et surtout si le touriste est anglo-saxon, de ne rien consommer d’indigène et d’attendre le retour à l’hôtel pour y déguster son « good old steak », arrosé de soda ou de café au lait. Il faut croire que pour un nombre assez conséquent de voyageurs, le fait de se trouver en Turquie pour la première et probablement dernière fois de leur vie, ne justifie tout de même pas l’expérimentation de la cuisine autochtone ! Aussi authentique et soignée soit-elle. 

Pauvre touriste… Bien qu’il paraisse raisonnable de penser - le turc moyen s’approvisionnant chaque jour en eau potable par bonbonnes au marché local - que le spectre du choléra a depuis des lustres, cessé de hanter le sommeil des nombreux riverains du Bosphore. 
A nous donc les galettes, le Donner kebab, le poisson de la mer noire, les huîtres frites et autres énormes pots de savoureux yaourts. Il y a bien aussi les confiseries, bien que ce ne soit pas tout à fait ma tasse de thé ...  
Mais trêve d’élucubrations orientalo-culinaires car de toute façon,  il va me falloir garder une ligne acceptable. Ce pénible effort étant devenu incontournable de par la proximité d’un événement  capital pour la civilisation occidentale : Lola et moi allons pousser plus avant notre tumultueuse mais passionnée aventure et nous marier le 9 novembre suivant in Bagneux City,  (France) à mon retour de Turquie... Les six mois d’engagement de l’orchestre à Istanbul vont bientôt arriver à leur terme et nous nous préparons, via Paris,  au départ pour notre prochaine étape : « La Luciola » et la «Casina della Rosa» à Rome.  

Fort heureusement, il est réconfortant de constater qu’en 1961/62, la demande d’orchestres de danse spécialisés dans l’animation de clubs, casinos ou grands hôtels internationaux reste toujours assez forte. Ce qui nous permet d’envisager la signature de suffisamment  de contrats susceptibles de nous assurer un futur raisonnable pour quelques temps encore. 
C’est du moins ce que nous pensions jusqu’à l’apparition sur le marché, de nombreux  groupes philippins qui bien que se faisant exploiter pour des cachets rachitiques, ont le culot d’être excellents dans pratiquement tous les styles de musique ! Ils ont par exemple été - grâce aux nouvelles consoles et sonos italiennes ou japonaises - les premiers à reproduire note pour note le top des hit parades  mondiaux. Pour les servir tout chauds au public en un temps record. Se manifestent aussi, dans la foulée, les premiers symptômes de la disparition progressive de ce qu’il est convenu d’appeler « la musique vivante » dans les boîtes, et l‘apparition  de clubs privés accompagnés de leur discutable mais implacable stratégie commerciale basée sur : Le Disque. L’objectif  étant de diminuer les frais de gestion et d’augmenter le chiffre d’affaires en assurant l’animation du club et de la piste de danse  par l’utilisation de 100 % de musique enregistrée, l’approvisionnement en nouveautés (singles ou albums) étant bien entendu assuré gratis par le service promotion des maisons de disques ! 
Il n’est par donc pas difficile d’imaginer que les conséquences de cette approche commerciale - cynique mais financièrement efficace -  ne se feront pas attendre !  

Toutes considérations artistiques ou sociales ne devant surtout pas interférer dans la gestion de ces véritables pompes à fric,  la « musique en boîte » finira par éjecter peu à peu, un sacré nombre de petites formations de la plupart des podiums. Aujourd’hui encore,  peu de salles utilisent régulièrement la formule « live music » pour animer leurs soirées. 
En fait,  à l’exception des Rock groups, des accompagnateurs de vedettes ou des musiciens appartenant aux orchestres conventionnés (Théâtres nationaux, Télévision etc..) , seuls les pianistes de bar, armés de leur connaissance encyclopédique des « standards » internationaux (classiques ou Jazz) peuvent espérer décrocher suffisamment d’emplois réguliers pour survivre. 
La raison étant qu’ils contribuent efficacement - grâce à leur répertoire constamment adapté - à maintenir l’ambiance euphorique et feutrée typique du piano bar américain traditionnel.  
L’euphorie ou le blues. Des états d’âme qui, traités par une musique appropriée, sont presque toujours générateurs de recettes. Pour preuve, dans un   « piano bar américain » certains clients habitués, qu’ils soient euphoriques ou mélancoliques, s’inventeront toujours une bonne raison de renouveler leur verre. Soit pour célébrer un joyeux événement, soit pour noyer leur tristesse! Pour les orchestres constitués, dits « de variété », c’est plutôt le blues qui domine et aucun whiskey ne fera oublier l’approche de la fin d’une époque bénie. Celle où chaque soir, les musiciens se trouvaient en contact avec public et presque toujours, faisaient également partie de la fête.
Mais nous entrons dans les années 60 et tenant compte des circonstances et des prévisibles bouleversements auxquels je vais devoir faire face dans un avenir proche, il m’apparaît prudent une fois encore, d’envisager au plus tôt, une diversification radicale de mes sources de revenus. La nécessité d’une reprise rapide de contact avec les branches les plus diversifiées du métier s’avère donc vitale. Tant sur le plan économique que professionnel .  
Par chance, mes efforts porteront leurs fruits et au bout de quelques semaines de démarches j’étais en droit d’espérer que même si se tarissait ma principale source de revenus - c’est à dire les engagements de l’orchestre à l’étranger -  je serais tout de même en mesure d’assurer la matérielle. D’autant plus que le fait de séjourner à Paris de façon maintenant quasi permanente,  allait me permettre de développer des capacités insoupçonnées  dans les domaines artistiques les plus variés. Pour ne pas dire hétéroclites !  
Par exemple et dans le désordre : Choriste pour séances d’enregistrement, compositeur de « jingles » publicitaires, arrangeur, orchestrateur, chanteur d’orchestre en province, co-animateur d’une émission avec Hubert sur Europe1, invité par le Jack Diéval Jazz Quartet pour une série de concerts radiodiffusés. 
Sans oublier d’occasionnels cachets comme piano bar et surtout, de multiples post-synchronisations de films  tels que le Livre de la Jungle, Le Shérif est en prison, L'Extravagant Docteur Dolittle, etc…

Pour les fêtes de fin d’année ou bien durant la période généralement creuse comprise entre Mai et début Septembre  il m’arrivait aussi, d’être en mesure de reconstituer mon orchestre le temps d’une saison d’été. En France ou à l’étranger. Comme on peut le voir, de précieux emplois intermittents . Sans oublier toutefois mon « cacheton suprême »,  ma cerise sur le gâteau : La Comédie-Française !!!  


Partie 1 (enfance, Marseille), Partie 2 (débuts avec Aimé Barelli, caves de jazz à Saint-Germain-des-Prés), Partie 3 (Monte-Carlo), Partie 4 (Algérie, retour à Paris, Istamboul), Partie 5 (Parapluies de Cherbourg, Jupiter Sunset)... (A suivre)

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