samedi 13 août 2016

Mémoires de José Bartel (Partie 3)

Musicien, chef d'orchestre, directeur artistique, comédien, chanteur, etc. José Bartel (voix de Guy dans Les Parapluies de Cherbourg et du Roi Louie dans Le Livre de la Jungle) était un artiste à multiples facettes. 
Quelques mois avant sa disparition en 2010, il avait fini d'écrire ses souvenirs (intitulés: Faire comme si... Ou l'enrichissante mais peu lucrative balade d'un mec qui avait les dents trop courtes), que je vous propose de découvrir ici en exclusivité sous la forme d'un "feuilleton", publié avec l'aimable autorisation de sa veuve, Norma, et de son fils, David.

Dans le précédent épisode (Partie 2), José raconte ses débuts à 14 ans dans l'orchestre d'Aimé Barelli...


MONTE CARLO… MON PREMIER ORCHESTRE !


Octobre 1954, Aimé Barelli me fait un cadeau  inoubliable. Cette année-là, le cha-cha et la  bossa nova pointant de plus en plus le nez sur les pistes de danse, Aimé me propose de monter pour la saison d’hiver à Monaco, une petite formation destinée à assurer le répertoire typique en alternance avec le grand orchestre.  
Je suis abasourdi, bouleversé et particulièrement ému car n’étant pas par nature, rongé par l’obsession de la réussite sociale, je suis parfaitement heureux d’exercer un métier  qui me permet de baigner dans la musique sans pour autant avoir les responsabilités d’un chef d’entreprise  Jamais,  je n’aurais osé imaginer ce qui m’arrive.  A 22 ans, pour les Fêtes de fin d’année puis les six mois que durent les saisons d’hiver au Casino de Monte Carlo,  je vais diriger mon premier orchestre! Une fois encore, l’imagination et le « faire comme si » semblent me protéger...  Si tout se passe bien je pourrai même, avec la bénédiction d’Aimé envisager de pousser l’expérience jusqu’à en faire, mon activité professionnelle permanente dans le futur.  Et c’est bien ce qui arriva … 
Mes précédents séjours en Principauté comme jeune chanteur d’orchestre m’ont toujours donné l’impression d’être en ballade dans une sorte de cité magique. Un lieu d’exception, peuplé de personnages ne faisant que jouer un rôle conventionnel. Des personnages qui impérativement, devaient correspondre au cinéma que se faisait dans sa petite tête le « Parigot » de la rue Foyatier, le «Gone » de la Guillotière , ou le « Niston marseillais » 
Ce film, bien entendu, n’excluant aucun cliché : à/ A Monte Carlo le milliardaire « milliarde »  b/  Le joueur devient  (peut être) riche.  c/  l’Hôtel ne peut être que « de Paris ». d/ Le businessman est forcément grec, italien ou américain. e/  Le danseur mondain russe blanc, espagnol ou plus prosaïquement, lyonnais. Quant aux superbes Monte Carlo Girls elles sont, elles, censées succomber au charme du très modeste mais avouons-le, irrésistible ( ?) chanteur de l’orchestre ! … Voilà pour mon cinéma !

En réalité, mes toutes nouvelles responsabilités se chargeront de rapidement remettre tout ça en ordre. Du moins pour quelques temps...En attendant, pour en revenir à 1954 et aux quelques jours  précédant les débuts de mon premier orchestre à  Monte Carlo : Nous sommes fin prêts… et morts de trac ! Cette grande trouille s’expliquant  par le fait qu’après avoir pris conscience de la chance qui m’était offerte, je m’étais trouvé dans l’obligation absolue de relever le challenge et créer en moins de trois mois,  un « Combo » de style sud-américain qui tienne la route ! 
C’est dire s’il m’a fallu ramer comme un dératé  pour régler d’urgence et en priorité, les quelques « menus problèmes » qui se posaient sur le plan pratique et artistique afin d’être le plus « en place » possible au moment du départ pour la Principauté.  
Ces « menus problèmes » ?
Constituer puis apprendre un répertoire cubain / brésilien valable et de qualité. Ensuite, écrire les arrangements et trouver les musiciens adéquats  (pianiste, guitariste, contrebassiste, ténor sax, trombone ou trompette plus un batteur/percussionniste.) afin de rapidement établir un planning de répétitions le plus efficace possible  
Enfin, commander au tailleur habituel de l’orchestre Barelli - mais cette fois à mes frais  -  deux jeux de costumes pour les membres du groupe et votre serviteur. Vous voyez la galère ?    
Dieu merci, notre « Première » à  Monaco c’est super-bien passée et la qualité du groupe s’étant confirmée tout au long du contrat,  le ré-engagement  pour l’été au Monte Carlo Sporting Club a suivi… Avec en prime, des  propositions pour les saisons automne / hiver et printemps /été de l’année suivante !
En conséquence, avec la  perspective d’engagements à Monte Carlo pour les années à venir, il m’apparut alors logique – bien que toujours basé à Paris – d’organiser mon installation à Monaco de façon plus rationnelle. Ne serait-ce que dans le but de mettre à profit une certaine stabilité  due à la régularité de mes contrats pour reprendre ce qui avait pour une grande part, motivé mes tentatives infructueuses d’entrée au Conservatoire. A savoir : Une étude plus  approfondie de la composition musicale me permettant d’accéder sans préjugés, à l’univers  coloré de la création musicale tous azimuts. Qu’elle soit d’inspiration populaire, jazz, sud américaine et aussi, pourquoi pas, classique  .
Cette stabilité temporaire favorisera-t-elle la matérialisation de ce vœu en dépit de mon mince bagage académique ?   Une rencontre heureuse va bientôt favoriser ce début de mutation …

***

Un soir au  Cabaret du Casino,  notre série vient de s’achever et la grande formation sur le point d’enchaîner.  Je m’apprête donc à prendre une trentaine de minutes de pause lorsqu’un des maîtres d’hôtel s’approche pour me dire que des clients m’invitent à prendre un verre à leur table. Il s’agit en fait de Charles et Lillan Matton, un jeune couple d’habitués avec lesquels j’ai déjà eu le plaisir de sympathiser au cours de précédentes rencontres chez des amis communs. 
Il faut bien dire que ce Charles Matton est un jeune homme assez  surprenant et particulièrement original. D’une rare courtoisie, ce fils de parisiens réfugiés à Monaco pendant la guerre, loge en permanence à l’hôtel Excelsior  géré par son incorrigible joueur de père. Comme de coutume, Charles joue avec ravissement de son aspect Lord Byron, Debussy et aussi, de son côté Scott Fitzgerald mais qu’on ne s’y trompe pas . Ce « fils de famille » soit-disant désoeuvré et à l’abri du besoin est en réalité, un bourreau de travail qui  entamera (en attendant  la consécration)  une très fertile carrière de peintre et de sculpteur. C’est évident. Il n’y pas un instant de vie à perdre pour ce faux Dandy de 18 ans amateur de grosses vestes de velours, de casquettes 1920, de chaînes de montre avec gousset,  de cannes à pommeau d’argent, de manteaux  assortis d’un col de fourrure et parfois même, de Bentleys d’occasion !

Et puis bientôt, pour Charles, ce sera l’imprévu : La rencontre avec une jeune suédoise (de « bonne famille » comme il se doit )  et dans la foulée,  la demande en mariage.  La dynamique Lillan  abandonnera sans hésitations sa condition de  touriste scandinave pour le statut d’épouse de « Génie-peintre- résident- monégasque » et en moins de temps qu’il ne faudra à la famille pour le réaliser, donnera  naissance à leur petit Yann... Bien qu’étant pratiquement du même âge mais de milieux et de tempéraments diamétralement  opposés, le courant est vite passé entre Charles et moi.  Avec toutefois, un certain « plus » pour moi car étant donné la faiblesse de mon éducation et de mes connaissances en Art pictural, je me suis indéniablement enrichi culturellement a son contact.  A maintes reprises, au fil de nuits durant lesquelles nous refaisions le monde en compagnie de quelques copains,  nous étions quelques fois rejoints par César, (le sculpteur) venu « en voisin » de Marseille et qui à l’occasion, acceptait d’aborder avec nous ce sujet de la plus haute gravité ! 
Pour redevenir sérieux, c’est bien au cours de ces rencontres impromptues  que   l’opportunité me fut offerte de compléter une partie appréciable des lacunes résultant d’une scolarité assez chaotique … C’est aussi grâce à ces discussions sans fin que j’ appris à « ouvrir les yeux » et ressentir le besoin quasi instinctif à présent, de découvrir ce qui se trouve plus loin dans le Monde … où  peut-être,  de l’autre côté de la rue. 
Quoi qu’il en soit, cette partie de ma jeunesse passée en si bonne compagnie me permit d’en apprendre un peu plus sur l’Art et la diversité de ses formes d’expression. Qu’elles soient  littéraires, musicales, plastiques, picturales. 
Enfin, je pense être en mesure à présent de réaliser l’importance de l’humilité chaque fois que le privilège me sera donné d’apprécier le talent de ceux qui dans le passé comme de nos jours, ont su imaginer un langage capable d’émouvoir le plus grand nombre.  

La création artistique… Cette tendre et perpétuelle tentative d’évasion trop souvent mise au placard par de soit-disant experts. Ces froids et pontifiants détenteurs de La Vérité qui lorsqu’ils sont priés de définir en termes simples et généreux ce qu’ils pensent avoir compris d’une création, demeurent tout aussi rébarbatifs. Ce manque d’humilité me rend perplexe.   
C’est une évidence paraît-il : La Culture est ouverte à tous. J’ai  cependant la pénible impression que celle-ci ne soit généralement accessible qu’à ces fameux experts.
Ceux-là même qui bien que n’étant pas spécialement attirés par la création artistique, sont par contre gratifiés d’une excellente mémoire. Ce qui en soi, ne pose pas grand problème. Par contre, l’agaçant c’est que la mémoire, ce précieux avantage, soit plutôt l’apanage de « penseurs » qui, c’est bien dommage,  ne pensent pas vraiment nécessaire d’aller à la rencontre de l’imaginaire. Persuadés qu’ils sont d’avoir hérité du Savoir par naissance !
La Culture ? En fait,  j’avoue qu ’aujourd’hui,  le mot continue de me faire un peu peur. Alors que j’aimerai tant lui sourire … 
N’étant pas linguiste et encore moins philosophe, force m’est de constater que je n’ai toujours pas trouvé de réponse satisfaisante permettant d’expliquer ma gêne, ma méfiance et probablement mes complexes, chaque fois qu’il m’arrive d’échanger des propos avec d’heureux élus considérés comme spécialistes patentés.  Mais laissons tomber mes pseudo philosophiques et « emmerdatoires » dissertations. Ne serait-ce que pour parler plutôt, de la naissance et des conséquences positives d’une grande et durable amitié... 

***

Il semblerait que pour Matton comme pour moi,  ce fut la découverte progressive de nombreux points communs qui dans un premier temps, favorisa  le développement de notre amitié. Ensuite, je pense que ce seront l’estime et une affection quasi fraternelle qui dès le début de notre  travail en commun déclencheront notre enthousiasme et notre ambition. Le souvenir de cette association fait  partie de mes souvenirs les plus chers car  il correspond   aux moments heureux et productifs qu’apporte  la jeunesse. Tout cela ajouté au plaisir de travailler en parfaite osmose à la conception de projets apparemment hors de portée !  Comme par exemple « Le Jeune Homme et la Mort », un ballet dont Charles avait imaginé l’argument, dessiné les décors ainsi que les costumes  et pour lequel j’avais écrit la  musique. Parmi les Etoiles se produisant alors sur la scène de l’Opéra de Monte Carlo, Ethery Pagava et André Eglevsky étaient de ceux auxquels nous rêvions pour interpréter notre petit chef-d’œuvre (!) mais hélas, ce rêve ne se concrétisa jamais.   

Par contre, entre 49 et 50, d’autres projets verront tout de même vu le jour, avec comme point de départ, la sortie en salle d’un court métrage :  « La Pomme »,  notre première expérience cinématographique. Puis en 70 sortit le fruit notre deuxième collaboration : Un véritable film long métrage intitulé :  L’Italien des Roses avec pour acteurs principaux : Richard Borhinger et Isabelle Mercanton. Accompagnée pour le générique, de la voix, le piano, et le talent d’Eddy Louiss, cette production sera d’ailleurs nominée pour la Mostra de Venise. 
Il y eut  plus tard un autre film : Spermula. Une création commune que bien sûr,  je ne renie pas. Mais … 

De part mes engagements répétés en Principauté  j’eu ainsi le rare privilège pendant près de quatre ans, de vivre une partie de l’année un pied à Monte Carlo et l’autre à Paris, dans mon repaire favori :  La Pension Sainte Marie ! 
Tenu par André Mahard  (un copain russe blanc) et sa Maman, l’Hôtel Pension Sainte Marie se  distinguait par son côté « havre de paix, d’amitié » mais surtout et presque toujours, source de franche rigolade. Un refuge principalement fréquenté par des musiciens, des comédiens, des chanteurs, des paroliers etc. A point  qu’il était facile de l’imaginer, à deux pas des Batignolles,  comme un bout du Montparnasse des années 20 ayant émigré rive droite.
 La bohème quoi !  Pour preuve, s’y croisaient dans les étages ou dans la grande salle à manger donnant sur un petit parc intérieur, des habitués aussi divers que Michel Legrand, les comédiens Bernard Noël et Claire Maurier, le pianiste Raymond le Sénéchal, le guitariste Marcel Bianchi, le sociétaire de la Comédie française Robert Hirsch, l’humoriste Francis Blanche ou l’architecte Pouillon. Autre félicité, chaque soir, immédiatement après mon travail avec l’orchestre, venait le moment d’entamer mon indispensable circuit nocturne avec en tout premier lieu, Saint Germain des Prés. Ensuite, venaient les boîtes «chicos » dites  « dans le vent » comme l’Epis Club, Régine, le club Princesse chez Castel etc …  Dans ces discos pour  « Happy few » (Lire « People » !) où le Disco s’était irrémédiablement installé, on était certains de retrouver aux heures les plus tardives, la plupart  des incorrigibles oiseaux de nuit du moment ! 
Par exemple chez Castel. Dans le désordre mais toujours au bar :  Marc Doelnitz,  les frères Deffes,  Sacha (Distel), Serge Gainsbourg, Philippe Lavil,  Jean Castel évidemment et avec mention spéciale, mon ami Ben. L’irremplaçable et merveilleux Ben, roi du Cha-cha-cha à Paris et chef d’orchestre du Lido …Hélas tout cela devait pourtant bien prendre fin un jour. Ce qui fut le cas lorsqu’à l’ automne 1957, je me suis trouvé dans l’obligation d’arrêter toute activité professionnelle et de cesser mes allers et retours entre Monte Carlo et Paris.  La raison de ce bouleversement ? 

Mon départ imminent pour le service militaire (alors obligatoire) avec pour conséquence, en tout premier lieu, l’éloignement d’avec Maman, suivi d’une perte totale de contact avec le métier. Sans négliger les problèmes d’argent qui forcément, ne peuvent que s’accentuer au cours d’une absence forcée de 24 ou qui sait, de 29 mois peut-être. Une perspective d’avenir inquiétante parmi tant d’autres qui pour Mamele et moi,  n’était pas des plus réjouissante à considérer.


Partie 1 (enfance, Marseille), Partie 2 (débuts avec Aimé Barelli, caves de jazz à Saint-Germain-des-Prés), Partie 3 (Monte-Carlo)...

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jeudi 28 juillet 2016

Raoul Curet : rencontre au soleil

A bientôt 96 ans, Raoul Curet fait partie des doyens du cinéma, de la chanson et du doublage. Je l’ai interviewé l’été dernier à côté d’Aix-en-Provence où il est retiré avec son épouse depuis quelques années.  Rencontre avec un très sympathique comédien aux souvenirs vifs, qui fut la voix française de Glenn Ford et le soliste principal et arrangeur du quatuor Les Quat’ Jeudis…

« Je suis né en 1920. La Deuxième Guerre Mondiale a touché de plein fouet ma génération». Fils d’avocat, Raoul Curet habite à Manosque chez ses parents. Il se passionne pour le théâtre. « Les dernières années de collège, j’avais  en permanence dans mon sous-main le supplément théâtral de La Petite Illustration ou des bouquins comme les lettres de Musset, les pièces de théâtre en un acte de Guitry, etc. Je rêvais de monter un spectacle, ce que j’ai fini par faire avec les copains. »
Il joue alors en amateur l’un des grands succès de l’époque, Les Jours Heureux de Claude-André Puget, en reprenant le rôle créé par François Périer.  « Cette pièce avait un avantage : tous les rôles étaient faits pour des gens de notre âge ».

Il commence une carrière d’officier pilote dans l’Armée de l’air, avant de la quitter. « L’aviation était une passion, mais pas l’armée ». Menacé d’intégrer le STO et de partir pour l’Allemagne, il passe sur les conseils du grand résistant Max Juvenal, ami de son père, le concours pour être moniteur de culture physique pour des chantiers de jeunes travailleurs.
« Affecté au camp de bûcheronnage des Sauvas (Hautes-Alpes), un jour je vois arriver deux taxis avec des garçons qui ont pratiquement mon âge. Ils me disent qu’ils sont une équipe de cinéma appartenant au Centre artistique et technique des jeunes du cinéma (Nice) et qu’ils recherchent des décors pour tourner un film qui s’appelle « On demande des hommes ». Je leur fais visiter le camp, ils le trouvent à leur goût, et me proposent de tourner mon propre rôle, sous réserve d’être disponible pour aller à Nice tourner les raccords en studio. C’est ce qui s’est produit. Cette équipe était formée d’un jeune metteur en scène, René Clément, qui est devenu brillant, de Henri Alekan, grand directeur de la photographie  qui révolutionnait l’éclairage du cinéma par ses recherches, la façon d’utiliser les projecteurs, etc. et de Claude Renoir à la caméra. »
Après ce tournage, Raoul Curet laisse tomber le bûcheronnage et s’inscrit au Centre artistique et technique des jeunes du cinéma, où il se retrouve en classe avec le jeune Gérard Philipe. «Gérard Philipe était doué d’un talent et d’un charme immédiats, insolents. Il était comme il me l’a dédicacé sur une photo « mon meilleur ami de théâtre » ».  

Glenn Ford
Bien que retourné dans l’aviation après la guerre, une amie à lui, Catherine Dotoro, devenue adaptatrice de dialogues pour les doublages de la Columbia, lui propose de passer des essais pour du doublage.
« Je suis allé à Gennevilliers en uniforme d’aviateur pour passer le test, j’ai été accueilli par Serge Plaute qui était un homme charmant, responsable des doublages de la Columbia.
Il me demande « Avez-vous déjà fait de la synchro ? » et au culot je réponds « Oui » (rires). Je voyais sur l’écran défiler un acteur, Glenn Ford, que je voyais pour la première fois et sur lequel on essayait les voix de tous les comédiens présents ici, dont certains étaient parmi les voix les plus connues de l’époque. Toute la fleur des jeunes premiers était là. Après avoir passé plusieurs boucles où nous étions de moins en moins de comédiens présents, il me dit « J’ai une bonne nouvelle pour vous, c’est vous qui êtes choisi », je lui demande « -Je tourne quel jour ?» « -Comment, quel jour ? C’est toute la semaine !» ». C’est ainsi que mon premier doublage a été le western « Les Desperados ». Et Serge Plaute n’a pas attendu de voir « Les Desperados » monté pour me confier un autre Glenn Ford, « Gilda » (1946).  J’entrais par la porte royale dans la synchro, qui était un milieu très fermé. »

A part quelques autres films avec Glenn Ford, et une poignée d’autres acteurs intéressants (dont Martin Balsam dans Le Crime de l’Orient-Express (1974), Richard Attenborough dans Brannigan (1975), etc.), Raoul Curet n’aura en doublage principalement que des petits rôles. Parmi ses bons souvenirs, le doublage de My fair lady (1964) où avec Jacques Balutin il doublait en texte et en chansons l’un des copains du père d’Eliza (doublé par Jean Clarieux).
« Moi qui suis méridional avec « la pointe d’ail » comme disait Plaute, je m’étais fait une spécialité des voix à accents. Je doublais les indiens, mexicains, tout ce genre de personnages. J’en ai fait à la pelle. C’était plutôt du tout-venant, alimentaire, mais ça m’amusait et ça me permettait de rester dans le milieu et de fréquenter de bons comédiens dans leur genre ».

Contrairement à la plupart de ses camarades qui ont commencé le métier par le théâtre avant de passer par la synchro, c’est donc l’inverse qui s’est produit pour Raoul Curet. « Grâce à la synchro, j’ai rencontré de nombreux comédiens qui m’ont fait passer des auditions pour le théâtre et le cinéma. C’est en intégrant la Compagnie théâtrale Grenier Hussenot que j’ai rencontré mon vieux Carel. Je n’ai pas beaucoup de grands amis parmi les comédiens. Parmi ceux qui comptent, Roger a probablement été le plus proche. Il a découvert très jeune sa faculté à imiter, à faire des voix. Il en a fait sa spécialité, mais il est en dehors de ça un grand comédien »

Chez Grenier Hussenot, Raoul Curet reprend pour Les Gaîtés de l’Escadron le rôle tenu au cinéma par Fernandel. Il se marie en 1952,  son épouse est toujours à ses côtés après plus de soixante ans de mariage. « Nous nous sommes mariés un jour de relâche des "Gaîtés de l’Escadron". Tous les copains, Georges Wilson, Roger Carel, etc. nous ont fait la surprise de nous attendre sur le parvis de l’Eglise Saint-Roch dans les costumes du spectacle. Nous avons fait la une de France Soir le lendemain ! ».

Les Gaîtés de l’Escadron sont à l’origine d’un autre tournant décisif dans la vie de Raoul : « Trois fois pendant le spectacle il y avait des changements de décors, un taps tombait sur l’avant-scène, on changeait le décor derrière, et pendant ce temps, devant le taps les Frères Jacques chantaient une chanson. »
Les Frères Jacques connaissent alors un énorme succès. Très demandés par les maisons de la culture et diverses salles, ils finissent par quitter le spectacle. Un jour Jean-Pierre Grenier demande quatre volontaires pour les remplacer. « Moi qui rêvais alors de comédies musicales, je lève la main. Nous nous réunissons avec les trois autres, et Grenier nous dit « On vous donne les partitions et les textes, vous vous démerdez ». J’étais le seul à avoir appris le piano et le violon. Et c’est sur mon violon, dans ma chambre de bonne, que j’ai écrit les arrangements, qui étaient différents de ceux des Jacques. »

Ce quatuor prend pour nom « Les Quat’ Jeudis ». « Nous avons fait une carrière relativement importante dans le music-hall, au détriment pour moi de ma carrière de comédien. Les onze ans que j’ai passés avec Les Quat’ jeudis, si je les avais passés à faire Raoul Curet, je serais certainement sensiblement plus haut que là où je suis resté. »
Le quatuor est constitué de Raoul Curet, André Fuma, George Denis et Henri Labussière, remplacé un an et demi plus tard par Roger Lagier, qui leur avait été recommandé par Odette Laure.

Les Quat’ Jeudis enregistrent quelques inédits mais aussi pas mal de reprises, comme « Les Croquants » et « La Marine » de Georges Brassens,  qui était un ami et voisin. « Ma femme et moi habitions rue Didot, voisins de la « Jeanne » de Brassens, et Brassens habitait pas loin, impasse Florimont. Il était adorable, et m’a aidé à acheter ma première voiture, avec laquelle nous avons fait la première tournée des Quat’ Jeudis. »

Autre titre, « Alors raconte » de Bécaud. « Quand j’ai entendu la version de Bécaud et celle des Compagnons de la Chanson, j’ai trouvé que tous deux étaient passés à côté de la chanson, qui est un sketch qu’il faut traiter comme un sketch, en rajoutant des paroles sur des fins de phrase. Nous avons fait notre version qu’on a traînée pendant onze ans. »


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Les Quat' Jeudis (soliste: Raoul Curet) chantent "Alors raconte" (1956)

Les Quat’ Jeudis reçoivent un grand prix du disque de l’Académie Charles Cros pour Les Chantefables, poèmes de Robert Denos mis en musique par Jean Wiener et arrangés par Raoul, illustration de Jean Effel et présentation de Jean Cocteau. « Nous avons eu ce prix mais c’était très spécial car ça s’adressait à un public particulier et nous n’avons pas eu le succès qu’on aurait pu avoir. Par la suite nous avons enregistré Les Chantefleurs qui est d’ailleurs musicalement plus réussi que le premier. »

Les Quat’ Jeudis continuent le théâtre et sont même engagés… aux Etats-Unis ! « Nous avons fait une carrière internationale car nous avons terminé par « Show Girl », une comédie musicale qu’on a jouée pendant trois ans aux Etats-Unis, d’abord au Eugene O’Neill Theatre de New York, puis dans quarante-cinq villes réparties en trente-sept états américains. La vedette du spectacle était Carol Channing qui était une énorme star de Broadway. C’est elle qui avait créé Lorelei dans « Les hommes préfèrent les blondes ». Elle ne faisait pas beaucoup de cinéma car elle avait un regard globuleux, on l’appelait "Popeye".  C’était une superbe vedette. »

Considérés plus comme des comédiens que comme des chanteurs (ils sont surnommés « Les Comédiens de la Chanson ») au grand regret de Raoul pour qui l’aspect musical prend une grande place, Raoul dissout le groupe en rentrant des Etats-Unis, convaincu que c’est le moment ou jamais de revenir au théâtre, n’étant pas encore oublié dans le métier.
C’est grâce aux amis du doublage qu’il reprend du service peu à peu dans le théâtre et le cinéma.

Puisque nous parlons ensemble de comédie musicale et de doublage, je lui demande s’il ne serait pas par hasard la voix chantée (non-créditée) d’Aubin, le garagiste des Parapluies de Cherbourg (1964). A cette question, il chantonne, comme s’il l’avait enregistrée la veille « Ah le petit con depuis qu’il a quitté l’armée, il se conduit comme le dernier des voyous ».
« Je connaissais Michel Legrand et je trouvais son travail fantastique. La comédie musicale n’était pas la tasse de thé des français, alors que j’en rêvais, je me voyais en Gene Kelly ! J’étais aussi un ami intime de Claire Leclerc (voix de Tante Elise). Ah, « la voix claire de Claire Leclerc »... Mais c’est surtout Jacques Demy que je connaissais et qui m’aimait beaucoup. Il m’avait même engagé pour une publicité pour les shampoings Dop, j’avais mis une perruque car je perdais déjà mes cheveux (rires). »

Pour la télévision, on peut voir Raoul Curet dans tous les grands feuilletons de l’époque : Rocambole, Le temps des copains, L’homme de Picardie, Le chevalier de Maison Rouge, etc.

Avec Les Quat’ Jeudis, Raoul Curet tourne dans Nous irons à Monte-Carlo (1951) avec Ray Ventura. « On jouait dans les scènes, on chantait, et je jouais du violon avec l’orchestre. Ray Ventura était adorable. Il avait l’élégance d’un grand homme d’affaires. C’est à cette époque que j’ai fait connaissance de son neveu, Sacha Distel, qui est devenu une relation amicale. »


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Raoul Curet (chant/saxophone) aux côtés de Max Elloy, Henri Genès, Philippe Lemaire, etc. 
dans Nous irons à Monte-Carlo (1951)


Raoul Curet dans "Rocambole"
Il joue « en solo » dans pas mal de films pour Chabrol, Deville, Molinaro. Quelques rôles marquants : le projectionniste du Viager (1971) de Pierre Tchernia, Monsieur Vincent dans La Gloire de mon père et Le Château de ma mère (1989) d’Yves Robert (qui lui avait proposé initialement le rôle du curé), le commissaire dans L’homme à la Buick (1968) de Gilles Grangier, avec Fernandel. A propos, de l’acteur, il se souvient : «  Avec moi, Fernandel était charmant. Je l’ai fréquenté semaine après semaine pendant des mois car il faisait partie d’une émission de radio patronnée par Ricard, « Les contes de Provence » sur Radio Luxembourg. Toutes les semaines il jouait dans un conte de Provence sélectionné ou dans ses souvenirs personnels réécrits par Yvan Audouard. Quand on distribuait les rôles au début de chaque séance, il demandait « -Qui joue ce personnage ? –Raoul, - Vé, le comique ! ».  L’émission était parrainée par Ricard, mais comme il n’aimait que le Pernod il avait son verre de Pernod et la bouteille de Ricard à côté. »
A propos des rôles « méridionaux » dans lesquels il a souvent été « casé », comment ne pas évoquer un autre spécialiste du genre, l’acteur Marco Perrin. « Marco était un très bon copain. Quand je pense que je suis allé le chercher sur un tabouret de bar pour lui proposer de  faire de la radio avec moi. Je l’avais vu la veille dans une télé dans laquelle il était très bon ».


Raoul Curet et votre serviteur
Parmi les derniers films dans lesquels il a joués, L’enquête corse (2004) et le téléfilm Les filles du calendrier sur scène (2004) : « Je jouais un très vieux monsieur sur un fauteuil roulant. Ils ont tourné ici… »

Il coule depuis une retraite bien méritée, dans la région qui l'a vu naître...


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vendredi 8 juillet 2016

Mémoires de José Bartel (Partie 2)

Musicien, chef d'orchestre, directeur artistique, comédien, chanteur, etc. José Bartel (voix de Guy dans Les Parapluies de Cherbourg et du Roi Louie dans Le Livre de la Jungle) était un artiste à multiples facettes. 
Quelques mois avant sa disparition en 2010, il avait fini d'écrire ses souvenirs (intitulés: Faire comme si... Ou l'enrichissante mais peu lucrative balade d'un mec qui avait les dents trop courtes), que je vous propose de découvrir ici en exclusivité sous la forme d'un "feuilleton", publié avec l'aimable autorisation de sa veuve, Norma, et de son fils, David.

Dans le précédent épisode (Partie 1), José raconte son enfance: un père musicien cubain, et un apprentissage du chant, de l'anglais et des claquettes auprès du big band d'un bataillon militaire noir-américain basé à Marseille à la Libération.

L’AUDITION !

1946 -  Encore quelques marches et nous serons au bas de l’escalier qui chaque soir, mène les clients de l’entrée sur rue à la piste de danse du Caroll’s, le célèbre « night-club à la mode »  de la rue de Ponthieu. Cet après-midi là, l’orchestre maison est en pleine répétitions et d’après Papa - qui a pris l’initiative d’organiser cette rencontre- le moment est idéal pour me présenter et pourquoi pas,  passer une audition pour la place de chanteur dans l’orchestre d’Aimé Barelli. La formation « qui monte » comme on disait alors ! 
Une audition, en tant que tel, n’a généralement rien de particulièrement exceptionnel mais en l’occurrence, les quatorze ans du postulant chanteur d’orchestre professionnel semblent pour le moins intriguer Aimé et les membres de l’orchestre. A-t-il tout d’abord été amusé par mon culot ? Etonné par une certaine facilité dans ma pratique de l’américain ? Etait-ce dans la façon de chanter les standards ou bien, des éléments de style révélant une initiation au Jazz, inattendue chez un gamin de mon âge ?  
Je ne le saurai jamais, mais qu’importe. Quelques pas de claquettes, un « Hey ba ba re bop » et un « Caledonia » plus tard, l’affaire était dans le sac.  Aimé Barelli était convaincu de mes capacités et  j’étais engagé.  Je serai dorénavant pour le public (dixit Aimé) :  « Notre chanteur mascotte : Jo Bartel » ! 
Enfin devenu un vrai professionnel avec un vrai job et une vraie paie, je pouvais à présent envisager la  venue de Mamele sur Paris. Ce qui se réalisa courant 1947 et rendit possible notre installation dans un studio de peintre rue de Navarin, tout près de la place Pigalle. Un changement de vie qui grâce à Dieu me permit également, d’entamer sérieusement l’étude du solfège, du piano, de l’harmonie et du contrepoint. Une formation de base indispensable au développement et pourquoi pas, à la réussite de ma future carrière musicale. 
Non loin de la rue des Martyrs et à proximité de l’avenue Trudaine, notre studio, doté d’une  grande verrière était lumineux et calme, à souhait mais pour ce qui concerne la convivialité traditionnelle des  parisiens, mis à part Madame Mauzeret la crémière d’à côté, nous ne connaissions pas grand monde dans le quartier ! De même pour la bohème et les artistes censés hanter Montmartre de jour comme de nuit.  A une exception près cependant : Un jeune auteur compositeur avec lequel je finis par sympathiser après que nous nous soyons croisés à maintes reprises rue de Navarin. Ses chansons ont depuis fait le tour du Monde mais Charles (Aznavour) lui, est toujours resté le même.  C’est chaque fois un plaisir que de le rencontrer à nouveau en fonction des hasards du métier… Rue de Navarin, il y eut également  notre très chère voisine madame Mauzeret qui  très vite, deviendra une véritable amie et veillera sur  Maman comme une sœur. Jusqu’au bout…  Je ne la remercierai jamais assez  d’avoir toujours été là pour aider Mamele de son affection et lui apporter son soutien. En particulier lorsque j’aurai  quitté notre studio pour louer une chambre à la  Pension Résidence Sainte Marie dans le 17eme, dans le but de « vivre seul et m’émanciper ». Malheureusement,  je  prendrai également la regrettable habitude « d’oublier » de passer voir Mamele de temps à autres. Ou bien, lorsque nous étions en tournée avec l’orchestre, je ne pensais pas tout à fait indispensable d’écrire pour donner des mes nouvelles. Enfin, j’étais persuadé qu’il m’était possible de bénéficier de circonstances atténuantes comme entre autres,  ma préparation au concours d’entrée au Conservatoire National de Musique. Alors qu’honnêtement,  je me doutais bien qu’aucune de ces soi-disant obligations ne tenaient vraiment route .

***

Le concours d’entrée au Conservatoire National de Musique – Classe d’Harmonie supérieure et Contrepoint ? Tiens,  parlons-en !  Une interminable journée au cours de laquelle, quelques heures à peine après l’entrée en loge du matin, une poignée de sur-doués de 15 /16 ans se payaient le luxe de tranquillement dévisser leur thermos, boire leur café, et même, quelquefois, se taper un léger casse-croûte.  Ensuite, après avoir mis au propre le fruit de leur cogitations, ces petits génies remettaient le tout à l’examinateur bien avant l’heure limite. Révoltant non ? Quant à votre serviteur, après avoir sué sang et eau, c’est en début de soirée qu’avec les clés, il rendait sa copie. Sachant déjà qu’elle était nulle à pleurer. Résultat final : J’ai fini par me retrouver (pardon Mr Falk, mon prof d’Harmonie et de Contrepoint) recalé par deux fois. Adieu donc mes prétentions classiques et la direction de prestigieuses formations symphoniques De toute façon, savez-vous qu’un habit « queue de pie » une paire d’escarpins et une baguette de chef d’orchestre philharmonique coûtent une fortune de nos jours ? Pour revenir aux choses sérieuses, parmi les excuses suffisamment valables pour que je m’abstienne de prendre le temps de faire un saut chez Mamele plutôt que de gambader dans la nature, il y avait bien sûr les fréquentes répétitions, émissions de radio ou enregistrements discographiques de l’orchestre Barelli qui sans aucun doute, se justifiaient par eux mêmes. Par contre,  d’autres engagements s’avéraient bien plus futiles et délicats à évoquer. A savoir, les sorties innombrables et prolongées  avec les copains après le travail et il va sans dire, aux aurores, l’indispensable petit câlin aux  copines. Bref, un emploi du temps trop chargé pour que je puisse penser à autre chose qu’à moi-même… Jusqu’au jour, comme hélas à beaucoup de mes semblables, il m’est arrivé de connaître la solitude et la tristesse. En un mot : de me sentir « largué »… Ce n’est que petit à petit, grâce au support d’amis pourtant perdus de vue depuis trop longtemps, qu’à nouveau j’ai vu les choses s’arranger. Tout en bénéficiant au passage, d’une enrichissante leçon de vie qui pourrait se résumer comme ceci :  « Tu ne te retrouveras jamais tout à fait seul si tu n’oublies jamais que ceux que tu aimes et qui t’aiment, ont aussi envie de te voir de temps à autre. Pas seulement de se contenter de savoir que tu penses à eux »  Recevoir va de pair avec donner.  Oui je sais, je deviens peut-être un brin pompeux mais il fallait que je m’en débarrasse ! Quoique que pour ce qui concerne  Mamele et Papy, il soit un peu tard maintenant pour rattraper ces «oublis »…
Avant d’aller plus avant dans le récit de mes pérégrinations, peut-être serait-il utile d’y ajouter quelques précisions concernant le contexte social et artistique des années 46/47 durant laquelle,  pour « bouffer » j’ai dû patiemment aborder mes problèmes avec beaucoup d’humilité. Tenir compte des contraintes qui accompagnent le parcours de ceux pour qui la musique, la scène ou le spectacle  sont la vocation et le métier.. Un métier qui se développera tout au long des années qui suivirent la Libération, grâce à l’ouverture d’un certain nombre de nouveaux night-clubs sur la rive droite de la Seine. Proposant la formule magique du moment à une clientèle généralement aisée mais par dessus tout, animée d’une fringale phénoménale de musique et de distractions, pratiquement tous ces établissements connaissaient déjà un grand succès. Que l’aisance de la clientèle soit récente ou qu’elle soit « de famille ». Jeune ou moins jeune, « Chic » ou pas, la jeune génération des années 40 ne pensait qu’à une chose : oublier les années noires de l’occupation pour retrouver ou découvrir, l’insouciance et les plaisirs d’avant guerre... La formule magique permettant de séduire le public d’alors ? Un bon orchestre et comme ont disait à l’époque, de bonnes 
attractions  D’où la prolifération de dîners dansants avec spectacles et de nombreux « piano bars » pour finir la nuit… 



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   José Bartel "scat" pour l'orchestre d'Aimé Barelli
(extrait des Joyeux pèlerins (1951))

En avril 1947 nous jouons aux « Ambassadeurs ». Un de ces clubs « nouvelle formule » où  l’orchestre Barelli se produit six jours sur sept de 17 à 19 heures pour le thé dansant et en soirée, de 21 heures à 1 heure du matin. Situé Avenue Gabriel, l’établissement  tenait sa réputation de la qualité de sa table, de l’ambiance créée par ses orchestres (bien sûr!), et la grande diversité de ses Shows. Elément important : Les spectacles, le volume et la configuration scénique de la salle des Ambassadeurs permettaient la présentation de vedettes ou bien, de spectacles de classe internationale. Comme par exemple le tour de chant d’Yves Montand ou l’accueil à Paris d’un des premiers Shows sur glace américains à évoluer sur la piste de danse rétractable d’un night club. L’originalités de cette présentation résidant dans le fait que quelques instants seulement après le spectacle,  le public pouvait à nouveau danser sur cette même piste grâce à des panneaux coulissants permettant, une fois le Show sur Glace terminé, la remise en place automatique de la piste de danse. Le  renouvellement de la surface glacée nécessaire pour le show du lendemain s’opérant simultanément par en dessous. 
Les « Ambassadeurs » étaient en quelque sorte, parmi les tout premiers Restaurants-Night Clubs à présenter une série de programmes artistiques originaux parfaitement adaptés aux besoins d’un public avide de nouveautés. Une horloge bien réglée ? Sans aucun doute. 
Du moins jusqu'à l’inévitable grain de sable qui bloquera très brièvement la machine quand probablement mal informée,  la Direction commit un léger faux pas en présentant un programme peut-être un peu trop « inhabituel » cette fois-ci !  En effet, bien que le Be-bop soit la musique « branchée » du moment,  il faut reconnaître le choix d’offrir le  Dizzy Gillespie Big Band comme attraction, paraît pour le moins « décalé » par rapport aux habitués plutôt B.C B.G. des Ambassadeurs !  De même que l’on peut être en droit de penser, qu’un répertoire comportant des compositions be-bop d’inspiration afro-cubaines telles que  “Things to come », « Manteca“ ou “Round’ about midnight », ne soit pas tout à fait comparable aux « In the mood », Moonlight serenade et autres danses à la mode « swing » du moment !
Et pourtant,  il se trouve qu’à notre grand étonnement ,   l’opération Gillespie s’imposera (élément de surprise ? qualités de showman de Dizzy?) comme un incontestable triomphe auprès du public. Initié ou non.     

Quant à nous autres, les musicos de «  l’orchestre maison » , nous eûmes la « banane » de circonstance lorsqu’il fut confirmé que pendant trois jours, nous allions nous repaître en « live », de la plus exceptionnelle grande formation be-bop du Monde : Dizzy Gillespie le visionnaire,  Dizzy, l’incomparable et vertigineux trompettiste, accompagné de ses dix sept fous furieux en veste rouge et Lavallière noire !
Fous furieux peut-être, mais la modernité du Be Bop et de l’Afro-Cuban Jazz qu’ils jouaient ne les rendaient pas pour autant inaccessibles au Grand Public ! En dépit de leur grande notoriété (du timide et savant pianiste John Lewis au souriant mais énergique drummer Kenny Clarke, en passant par l’impressionnant Chano Pozo aux congas et le calme du plus jeune trompettiste de la section cuivres  Quincy Jones , nous sommes tous rapidement devenus de véritables amis. A tel point qu’il n’y aura aucun malaise lorsqu’un soir à la suite d’un différent avec certains de ses musiciens,  Dizzy tenant à assurer le concert malgré tout, demandera à Aimé Barelli (et à notre grande stupéfaction) l’autorisation « d’ emprunter » au pied levé des éléments  de notre propre formation !  
Cette requête ne posera pour Aimé aucune question puisqu’en un éclair, il se retrouvera lui-même déchiffrant chaque arrangement au sein de la section de trompettes américaine. Un sax et un trombone de chez nous alterneront  également entre les pupitres. Quant à petit moi , j’aurai le privilège suprême de remplacer momentanément Kenny Hagood! Kenny Hagood, le vocaliste et partenaire de Dizzy dans les duos chantés et les scat improvisés d’ « Oop-Pap-A-Da » et « Ool- Ya-Koo » !  
Si mes souvenirs sont exacts, je crois même que la semaine suivante on a remis ça, à l’occasion d’un concert Salle Pleyel !


CHAMPS – LATIN  et  QUARTIER – ELYSEES …

Comme on peut le constater, le fait d’être installé en permanence à Paris procurait bien des plaisirs. Il me suffisait par exemple la nuit après le travail avec l’orchestre, de traverser la Seine pour plonger dans l’extraordinaire bouillonnement intellectuel, artistique et musical qui secouait la Rive Gauche et le quartier Latin à ce moment là. Est-il besoin toutefois, de préciser que l’aspect littéraire de ce bouillonnement (La Rose Rouge, la Compagnie Grenier Hussenot, les Frères Jacques, Juliette Greco ou  Mouloudji .. ) me passait légèrement au dessus de la tête ? La musique jouée dans les caves  du Quartier était de toute évidence, beaucoup plus dans mes cordes. Ce qui à l’âge de seize ans, ne semble pas particulièrement surprenant non ? 
Ah les Caves du Quartier ! Des lieux magiques où se succédaient des pointures du Jazz  comme James Moody, Roy Eldrige, Django Reinhardt,  Kenny Clarke, Don Byas, Bud Powell, Bernard Peiffer, Hubert Rostaing, André Persiany, Stéphane Grapelli,  les frères Hubert et Raymond Fol, Claude Bolling, Roger Guérin, Daniel Humair, Georges Arvanitas, Pierre Michelot,  André Paraboschi, Géo Daly, Maurice Vander ..  et aussi  Boris Vian  qui souvent, amenait sa « trompinette » pour faire le bœuf ! 
Pas très loin, se trouvait également « Le Lorientais » où la tradition New Orleans était superbement représentée par le talentueux clarinettiste Claude Luter, soutenu à la batterie par Moustache.  Bien avant que celui-ci soit promu au grade de sergent Garcia par Alain Delon dans son remake de Zorro ! Quant au célébrissime Club Saint Germain, sa particularité était aussi d’offrir en prime, une exhibition de  *« Jitterburg » (Danse acrobatique populaire aux U.S. durant les années 40.  Récupérée en France, plus tard, sous le nom de « Bop »( ?) puis de « Rock") présentée par les fameux « Rats de Cave de Saint Germain des Prés » au sein desquels se distinguait – déjà - un certain Jean Pierre Cassel, l’un des meilleurs et sympathiques danseurs du groupe. Sans oublier chaque soir la présence assidue d’un personnage hors du commun. Notre copain à tous l’"Indispensable » ,  the one and only  :  « Mackak » !   « Mackak » , l’excellent et puissant batteur gitan pour qui le swing était une véritable religion et qui fréquemment, supervisait l’orchestre chargé d’éventuellement soutenir et accompagner les musiciens U.S de passage.  
En fait, ce personnage hors du commun tenait avec un égal bonheur le rôle d’animateur- présentateur. Avec en particulier, l’art et la manière de provoquer de multiples Jam Sessions soit-disant « improvisées » quand une « grande pointure » se trouvait dans la salle ! 

Octobre 1949 - Cet automne 49, nous jouons chez « Carrère », le night club de la rive droite le plus recherché du « tout Paris » du moment. C’est là, chez Maurice Carrère, qu’en compagnie de Robert Capa le grand reporter américain, du déjà remarquable arrangeur Quincy Jones (qui étudiait alors la composition avec Nadia Boulanger), d’Errol Garner, des Peter Sisters, et de l’internationalement réputé couple de danse acrobatique Arambol et Ben Tyber,  que se retrouvent chaque soir les personnalités du spectacle, de l’actualité, de la presse ou du monde des affaires. Soit pour prendre un verre après le spectacle, soit pour dîner, danser  et ensuite, finir la nuit rive gauche. De son côté, l’orchestre Aimé Barelli accède doucement mais sûrement au vedettariat confirmé.  Un succès à mettre au compte (mis à part sa spécialisation « orchestre de danse élégant ») au style très « variétés » de son répertoire de scène, à la régularité de ses ventes de disques et tout particulièrement, ses fréquentes tournées en première partie de Lucienne Delyle. Une des vedette confirmée de la chanson d’avant guerre dont le répertoire perpétuait   le style « chanson française traditionnelle » à l’instar de grandes interprètes  comme la Môme Piaf ou Jacqueline Boyer .. En outre, pour en revenir à l’orchestre Barelli,  Aimé bénéficiera d’un atout supplémentaire  important  :  Le style et la diversité des options musicales choisies pour sa formation touchent aussi bien le public dit « populaire »  qu’une clientèle plus cosmopolite, friande de night-clubs servant de la Society Music à la carte. L’expression « Musique à la carte » signifiant que nous composions notre répertoire surtout en fonction des chansons suggérées par les dîneurs. L’indispensable étant surtout d’accompagner chaque début de soirée par une  ambiance musicale feutrée et souriante. Un genre musical que nous appelions entre nous, de la « musique pour caniches » ou « dog music ». Ce sirop musical étant distillé jusqu’en fin de dîner, pour aboutir à une série de standards. Pas trop rapides cependant (Society music oblige), car destinés à inciter le public à la danse ! Puis venait le spectacle et ensuite … re-danse jusqu’à une heure avancée de la nuit . 
La réputation grandissante de l’orchestre auprès du plus grand nombre ainsi que l’opportunité qui me fut donnée de sillonner la France et l’Afrique du nord  à l’occasion de nombreuses représentations  en province, devaient avoir  par la suite, une indéniable influence sur le jeune et fringuant « crooner » des années 50 !  Jo Bartel,  la Mascotte et chanteur soliste de la formation s’était soudain transformé en une sorte de petite vedette en son genre ! Toutefois, 
force est de constater que s’agissant d’inoubliables créations ayant pour titres « José le caravanier »- « Le petit télégraphiste » ou bien « Rosita » - chanson extraite de notre seul et unique film musical Les Joyeux Pèlerins - mon humble contribution au rayonnement de la culture française ne semble pas avoir laissé de traces notables dans les annales du show-bizz !


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José Bartel chante "Rosita" pour l'orchestre d'Aimé Barelli

(extrait des Joyeux pèlerins (1951))

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Bien qu’Aimé lui-même soit un grand  trompettiste et jazzman français, il faut bien admettre  qu’en dépit de la présence au sein l’orchestre de quelques lascars pas tristes comme Bobby  Jaspar, Maurice Vander, Pierre Michelot,  André Jourdan, Sadi, Roger Guérin ou Martial Solal –  qui  d’ailleurs ne  faisaient que passer comme des météores -  nous étions assez loin du Jazz pur et dur ! 

Et pourtant – ce qui semble assez  paradoxal pour un musicien étiqueté comme «commercial» dans le métier -  une distinction inattendue me fut accordée durant cette même période.  Un honneur ayant un rapport direct avec une profession qui m’a constamment apporté le bonheur  mais qui déjà à l’époque, n’assurerait  pas toujours le quotidien de ceux qui avaient fait le choix difficile d’être « seulement musiciens ». C’est-à-dire d’avoir le choix d’aimer leur métier et si possible, de gagner leur vie en partageant  leur passion …  
Quoiqu’il en soit - peut-être en raison  de la possible qualité de prestations effectuées au cours de Concerts ou  Jam Sessions auxquels je participais parallèlement à mon activité de musicien professionnel, j'eu l’émotion et la fierté de me voir attribuer le Prix du meilleur chanteur de Jazz dans le classement Jazz Hot 1951 !            

Au terme de chaque saison estivale, le plus souvent passée à Deauville, Biarritz, Cannes ou Monte Carlo, nous retournions à Paris pour le reste de l’année.. Ce qui me permettait de reprendre mes escapades au Quartier sans toutefois négliger les nouveaux Jazz Clubs de la Rive droite.
Chez « Ben » par exemple - un américain de Paris.- Ou au « Mars Bar » rue Marboeuf si je me souviens bien. Pratiquement tous, le public passionné de Jazz et les « musicos », s’y retrouvaient pour écouter les pianistes Aaron Bridges, Art Simons et quelques fois même, 
Errol Garner venu « faire le bœuf ».On y entendait aussi de magnifiques « vocalistes » pour ne citer qu’Annie Ross, Blossom Dearie,  Nancy Holloway, Nicole Croisille ou Simone Ginibre .. 
Sur les deux ou trois heures du matin, c’était bien sûr aux Halles ou dans l’un de nos petits zincs favoris qu’avec les copains, j’allais me  caler l’entrecôte maison ou une divine soupe à l’oignon. Avant de regagner (de plus en plus tard ) la rive gauche et l’hôtel du Grand Balcon où  je m’endormais comme un bébé. Une bonne vitesse de croisière, non ? 
Si ce n’est que les joies toutes simples et les espoirs de la Libération s’étant  totalement dissipés, l’Indochine, la Guerre froide, la Corée et la peur atomique  commençaient déjà à faire frissonner le Monde … 


Partie 1 (enfance, Marseille), Partie 2 (débuts avec Aimé Barelli, caves de jazz à Saint-Germain-des-Prés), Partie 3 (Monte-Carlo)...

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dimanche 3 juillet 2016

Mémoires de José Bartel (Partie 1)

Musicien, chef d'orchestre, directeur artistique, comédien, chanteur, etc. José Bartel (voix de Guy dans Les Parapluies de Cherbourg et du Roi Louie dans Le Livre de la Jungle) était un artiste à multiples facettes. 
Quelques mois avant sa disparition en 2010, il avait fini d'écrire ses souvenirs (intitulés: Faire comme si... Ou l'enrichissante mais peu lucrative balade d'un mec qui avait les dents trop courtes), que je vous propose de découvrir ici en exclusivité sous la forme d'un "feuilleton", publié avec l'aimable autorisation de sa veuve, Norma, et de son fils, David.


"Afin de célébrer son anniversaire et ses soixante quinze années de Musique, nous sommes heureux et fiers d’accueillir ce soir, accompagné de sa grande formation,  une authentique Légende du Jazz.  Un incomparable musicien et chef d’orchestre qui, il y a bien des années, nous a fait l’honneur de bien vouloir donner son nom à ce club.   
Mesdames, Messieurs, Ladies and Gentlemen, Monsieur…. LIONEL HAMPTON !"

Sous les chaleureuses ovations du public,  l’orchestre attaque aussitôt les premières mesures de « Flying Home » l’indicatif fétiche de Lionel Hampton tandis que la salle entière, debout, accueille le nonagénaire qui aidé  par sa secrétaire/infirmière, traverse l’assistance en chaise roulante pour rejoindre ses musiciens sur le podium. Tout au long de cette émouvante réception s’opérera,  là,  sous nos yeux, une impressionnante métamorphose.  
Avec pour apothéose l’instant où, retrouvant son inséparable vibraphone, le vieil homme va sourire, (et quel sourire !) saisir ses mailloches .. et se mettre à jouer.  Littéralement en extase, « Hamp » a retrouvé ses 30 ans !  Il est heureux, nous aussi, et le concert peut vraiment commencer….
Il est près de 23 heures ce soir de mars 1999 au Jazz Club Lionel Hampton du Méridien Etoile, mais pour moi, directeur artistique et programmateur du Club à l’époque, si l’endroit, l’heure, le son et surtout, le Swing phénoménal du Big Band font parties du présent, d’autres images me reviennent simultanément en mémoire.  Des images du passé, de la Libération de Marseille.  Des bouffées de musique aussi. Evoquant « Little Joe » la mascotte des black G.I’s du Sixth Port Battalion U.S. Ces « américaings » de Marseille qui m’ont fait connaître le Jazz et appris à le chanter. Sans parler d’une initiation à la batterie qui par la suite, leur a permis d’occasionnellement me laisser jouer avec le Big Band,  des adaptations de succès de l’époque. Comme justement Hey ba-ba-re-bop ou bien  Flying Home !   

Marseille… beaucoup d’amitié, beaucoup d’espoir…. 
Près de douze années avant ma période  américano-marseillaise d’initiation à la musique,  il y eût Lille où je suis né en février 1932 pour presque aussitôt, me retrouver à Strasbourg. Strasbourg, un souvenir cher à mon cœur,  que j’associerai toujours à mes grands parents maternels auprès desquels, je passerai la plus grande et plus heureuse partie de ma petite enfance … Je ne dois donc pas avoir loin de sept ans lorsque Papa, Maman et moi, sommes enfin réunis à Paris comme une « vraie famille ».  Hélas, ces retrouvailles ne se révéleront que temporaires  puisque bientôt ce sera la Guerre, l’Occupation et en 1941, le départ de papa en zone dite "libre". C’est-à-dire pour Lyon, où il se devait  d’assurer un contrat de plusieurs mois avec son orchestre . Ce qui inévitablement, s’est traduit pour maman et moi, par un nombre imprévisible de semaines d’attente avant d’être à nouveau réunis tous les trois.   Autant pour l’équilibre de la famille …  
Bien que malheureusement justifiés par la difficulté de trouver du travail en France durant l’occupation, ces éloignements forcés et répétés contribueront pour une part importante à l’inévitable détérioration de nos liens et fatalement, selon la formule consacrée - loin des yeux etc.. - Papa rencontrera finalement « quelqu’un » et très vite, ce sera le prévisible et implacable éclatement de notre petite famille. Mes parents se quittent.. Nous sommes en 1941.

Près de trois ans après la séparation, en 1943, nous vivrons une autre péripétie  Mamele et moi. Un bouleversement dû au fait que bien qu’étant établis à Marseille, Papy et sa compagne ont à présent l’intention de remonter sur Paris et proposent à Mamele de reprendre la location de leur appartement situé à deux pas de la Canebière. Et pourquoi pas ? Peut-être est-il temps maintenant d’accéder tant que faire se peut, au statut de marseillais d’adoption ?  Le quotidien se chargeant quant à lui, de doucement mais sûrement transformer le Gone que je suis, en Niston  presque authentique ? En dépit d’un léger handicap imputable à mon accent « pointu »,  je n’ai toutefois jamais ressenti comme absolument indispensable de prétendre avoir « l’assent de la Belle de Mai » pour me faire adopter par les collègues de la rue Paradis. Alors c’est parti !  
De toute façon et sans  « galéjer » (blaguer, en marseillais),  décrire ce début de vie suivi d’un parcours relativement mouvementé me paraît si difficile à  raconter, comme ça, en quelques pages, qu’il est peut-être préférable d’en rester là ....Quoique….  Vous avez un moment ? 

JOSE , JEANNE …ET PETIT JOSE !!!

Quelles circonstances, quel lien le destin a-t-il choisi pour faire se rencontrer une jeune alsacienne, Jeanne Bartel, fille de Max Bartel, maître ouvrier en ferronnerie d’art,  et José Bandéras,  fils d’un ancien esclave, le Général Quintin Bandéras, devenu l’un des héros de la Guerre d’Indépendance Cubaine ?  Il semblerait que se soit la musique qui ait rempli cet office. En effet, rien ne serait arrivé si le futur auteur de mes jours, au lieu de partir pour l’Europe en 1931 (comme saxophoniste dans un orchestre devant se produire à Paris à l’occasion de l’Exposition Universelle) s’était sagement contenté de  rester à Cuba ? Et si par la suite maman n’était pas venue avec ses copines vendeuses, danser au son de cette « formation exotique » lors de sa tournée en France et son passage à Strasbourg ?   Eh bien ma petite musique à moi n’aurait jamais existé !  
Mais au contraire, tout ne faisait que commencer puisque le bateau du retour reprit le  chemin de Cuba avec à son bord, tous les éléments de l’orchestre moins un :  José Bandéras !  Jeanne pour sa part, ne tarda pas à rejoindre son « fou de musique » à Paris où José tentait de monter sa propre formation. Comment ne pas prévoir que l’ ensemble de ces « circonstances » aurait  pour résultat, la venue au monde le 24 février 1932 d’un « petit José » et par la suite, Josele pour les intimes connaissant l’alsacien ! 
Concernant l’Etat Civil, se sera un peu plus compliqué car mes parents étant d’incorrigibles célibataires, je porterai pour le reste du monde (bien qu’officiellement reconnu par mon cubain de père) le nom de : Bartel Jean José, fils de Jeanne Bartel  (vendeuse) et José Quintin Bandéras (musicien).   
Quoiqu’il en soit, dès les années 1933, la toute première formation musicale de papa s’étant acquis une honnête réputation dans le métier, une rapide succession d’engagements s’ensuivit. nécessitant pour mes parents, de fréquents déplacements en France comme à l’étranger. Fâcheusement , ces absences trop répétées eurent cependant pour conséquence un manque pratiquement permanent de cellule familiale. Un besoin affectif heureusement compensé par le fait qu’une partie importante de ma toute première enfance se soit passée à Strasbourg chez mes très chers grands parents maternels. Tout deux Français de fraîche date du fait que grand père (d’origine prussienne) et grand mère (native du Duché de Bade) avaient chacun choisi d’opter pour la France à la fin de la guerre de 1914/18. Une option qui à la fin du conflit, était offerte aux allemands de souche afin qu’ils puissent maintenir en tant que nouveaux citoyens français, leurs patrimoine et leur famille en Alsace.
Une heureuse disposition qui plus tard,  permit à mes parents (les engagements à l’étranger étant devenus trop fréquents) de me confier sans souci à la garde de mes merveilleux « Papapa » et « Mamama » ! C’est ainsi qu’entre cinq et sept ans, à Strasbourg,  je pratiquerai le plus naturellement du Monde :  le français à l’école, l’alsacien dans la rue … et  l’allemand  à la maison ! 
 Une situation d’exception ne pouvait cependant pas devenir la règle sous peine d’altérer tôt ou tard, les relations entre mes parents et la famille. Il devenait donc important d’écarter toute éventualité d’embarras. Et surtout, je pense, stabiliser « petit José » tant sur le plan scolaire qu’affectif. En raison de quoi, Papy et Mamele (Mamele : Petite Maman en alsacien. Papy : Comme nous appelions papa à la maison !) optèrent finalement (sage décision) pour une diminution raisonnable des tournées à l’étranger et notre installation définitive à Paris. 

Il était temps car nous étions en 1939. C’est-à-dire la période précédant la Deuxième Guerre Mondiale, la défaite et finalement, l’occupation de la France par l’armée allemande. Un mauvais rêve qui pour moi, aurait pu se terminer en cauchemar si les origines cubaines et spectaculairement africaines de ma famille paternelle avaient été connues des tenants de l’idéologie nazie ou de leurs zélés collaborateurs… Par bonheur, la chance voulut qu’un hasard génétique fasse que je naisse avec le teint clair et des cheveux bruns mais « seulement » ondulés. Alors, va pour le type méditerranéen !

Paris, juillet 1941… Ce sera tout de même l’Exode tant redouté car avec Mamele,  nous allons devoir quitter la rue des Trois frères pour rejoindre Papa à Lyon.  Est-il besoin de le dire, la perspective d’être tous trois réunis à nouveau provoque chez Mamele un sentiment de joie et de bonheur.  Tout en ayant conscience sachant qu’il lui faudra bientôt, dominer un autre sentiment. Désagréable celui-là : La Peur. 
La sourde appréhension d’avoir pour cela à franchir clandestinement et à travers prés, la ligne de démarcation accompagnée d’un enfant d’à peine neuf ans.
              
Véritable frontière divisant la France en deux, la ligne de démarcation s’avérait de plus en plus risquée à passer pour qui voulait quitter la partie occupée par les allemands dans le but d’accéder à la zone sous contrôle du Gouvernement de Vichy. 

Notre départ de Paris m’inspira également des sentiments mitigés, bien que n’ayant bien sûr aucun rapport avec les réalités. D’une part,  la déception de ne plus voir mes copains de la rue Foyatier  (la communale située en bas, juste à coté du funiculaire du Sacré Cœur) et de l’autre, l’excitation de la découverte de l’inconnu et de ce que je pensais être : L’Aventure.
Seulement voilà. Avec l’inconscience des mômes de mon âge, je ne savais pas encore que la Guerre, c’est particulièrement dégueulasse et surtout pas une « Aventure »... comme au cinoche.


LYON…  

Est-ce parce qu’elle déconcerte par un premier aspect froid et austère vite démenti, par un humour, une générosité et particulièrement, un accueil convivial et chaleureux (pour ceux qui ne la regardent  pas « de haut »),  que j’aime cette ville ? Je ne saurais le définir avec précision. Quoiqu’il en soit,  Lyon évoquera toujours pour moi, une immense « traboule » (Dédales connus des seuls lyonnais, permettant de pénétrer dans un immeuble et de passer dans
une autre rue sans être vu grâce à l’utilisation de couloirs et de courettes intérieures) grâce à laquelle, pour éviter la pluie, on franchira le porche d’une maison pour re-sortir plusieurs immeubles plus loin dans une autre rue bénéficiant  (avec un peu de chance) d’un petit brin de soleil ! En fait, la partie lyonnaise de mon enfance semble avoir été conforme à ce schéma : La pluie suivie du soleil.  
Pour la pluie :  La séparation de mes parents et les « galères » que subissait Mamele.  La nécessité plusieurs soirs par semaine de traverser le Pont de la Guillotière accompagné de mon ukulélé (sorte de mini-guitare hawaïenne à quatre cordes), pour  faire la « manche »  dans les restaurants « marché noir ». Le contact avec les trafiquants parvenus, les collabos ou les militaires allemands en goguette, n’était certainement  pas une expérience des plus enrichissantes  pour un gamin de dix ans. Encore moins l’ingurgitation forcée  de schnaps qui me fut infligée une fois par des S.S. saouls comme des vaches et particulièrement « amusés »  par ce gosse chantant des chansons d’adultes du genre "Elle était Swing, Swing, Swing !  Je la trouvais divine… je devins son amant, en deux temps, trois mouvements ! " etc.. Quoi qu’il en soit, ces pénibles expéditions peuvent malgré tout être considérées comme une chance car en fonction des circonstances, elles auront contribué à notre survie. Même si après être rentré assez tard dans la soirée, il m’était plutôt difficile de me lever pour aller en classe le lendemain matin ! 
La pluie ce sera aussi l’entretien des bains / douches municipaux, les ménages et le courage qu’il aura fallu à Mamele  pour faire face à nos besoins essentiels, à la solitude et l’adversité. Tout cela, en dépit de l’angoisse générée par une Guerre Mondiale à l’issue imprévisible et le fait que pour le système dans lequel nous vivions, je n’étais pas suffisamment blanc…

Parlons de la partie Soleil maintenant. Par exemple de l’ école de la rue de la Guillotière et de mon assez rapide assimilation de la langue anglaise ! Cette subite et miraculeuse aptitude  pour l’étude  de cette matière s’étant surtout manifestée, grâce aux films américains (encore autorisés en zone toujours « libre » de l’époque). Des super-productions hollywoodiennes que nous allions voir en douce avec les Gones, nous glissant par les issues de secours ! Soleil aussi, les chouettes ballades qu’on se payait l’été au parc de la Tête d’Or. Sans oublier non plus nos rafraîchissantes baignades dans la Saône. De bon souvenirs, bien sûr, mais ce sera surtout mon séjour chez les Louveteaux et les Eclaireurs Unionistes qui en vérité, s’imposera comme une providentielle une très profonde et révélation :  La chance d’avoir bénéficié dès l’enfance, d’une forme d’équilibre qui par la suite, veillerait  à ce que je ne m’égare pas trop. dans ma tête comme dans mes actes. Je ferai hélas, bien des années plus tard,  une décevante exception à la règle lorsque disparaîtront Papa puis Maman.  Par irresponsabilité ? Par égoïsme ?  Plutôt par lâcheté je crois.  Lorsque  pour un temps j’oublierai mon rayon de soleil, et me conduirai comme un con. Aujourd’hui seulement, suis-je en mesure de réaliser  à quel point ma conduite d’alors s’est avérée immature. Mais ceci est et restera une autre histoire. Que je n’oublierai jamais …   

***

Mais revenons en 1942 .  Au revoir Gary Cooper, Errol Flynn ou autres Bogart .  Il n’y aura plus - et pour longtemps - de projection de films américains en France . La raison étant qu’après l’attaque de Pearl Harbor par le Japon suivie d’une déclaration de guerre aux forces de l’Axe proclamée par les U.S.A.,  la « zone dite libre » est à présent entièrement occupée par l’armée allemande. Par conséquent et bien entendu à une bien plus modeste échelle,  le bouleversement créé par ces événements aura pour répercussion une situation financière catastrophique pour Mamele. Pratiquement sans ressources, il ne lui restera alors plus d’autres solutions que de m’expédier à Marseille où je serai recueilli par mon père et sa compagne Colette (dite Coco) qui je dois le souligner, a toujours su m’aider de ses conseils et m’accorder sa véritable amitié.  Mais pour l’instant, j’ai le cœur brisé  de savoir Mamele toute seule à Lyon.. « Pas pour longtemps »  m’a-t-elle assuré dans ses lettres. Alors j’attends… et Papa et Coco remontés à Paris, je ne la reverrai qu’en 1943. Pas très loin de la Canebière. 


SHOE SHINE JOE !

Le 16 août 1944, les forces alliées débarquent en Provence. C’est le début de la reconquête de la France du Sud et très vite, s’engageront les combats pour la libération de Marseille  Les Tirailleurs algériens et les goumiers Marocains de la D.F.L. participent principalement et de haute lutte à la reprise de Notre Dame de la Garde alors qu’une autre partie des Forces Française Libres après de féroces affrontements, débarrasse la ville des derniers points de résistance allemands. Suspendus depuis des semaines en raison des combats, les cours du lycée de la rue de Paradis  viennent de reprendre mais j’ai bien peur que pour moi, l’école soit terminée pour de bon… Cette saleté de Guerre se poursuit et les temps devenant de plus en plus difficiles, les petits boulots demeureront encore pour Mamele et moi, l’unique moyen d’assurer notre survie. Enfin, grâce à Dieu, Marseille est enfin libérée . L’avenir va-il bientôt se remettre en marche ? Il semblerait bien que cela ne saurait tarder puisque postés tout au long de la Canebière,  nous sommes déjà une quinzaine de « nistons » (gamins marseillais) à proposer nos services comme cireurs de rangers  à une clientèle principalement composée de soldats américains  fraîchement débarqués des Liberty Ships! Pour la petite histoire, il faut préciser que nous étions tous déjà équipés de brosses et de cirage dernier cri grâce à l’utile collaboration de «jeunes et dynamiques entrepreneurs locaux » qui négociaient ( ?) sur le port avec les marins américains, l’achat de marchandises primitivement destinées aux armées mais fortuitement tombées des camions… 

Bien que ce ne soit plus le cas de nos jours, l’armée U.S. de l’époque  (non intégration oblige) ne comportait (à quelques exceptions près) généralement pas de soldats noirs dans ses unités combattantes. Cependant, cette forme de ségrégation s’accommodait  (cette fois-ci, sens pratique oblige) de la formation de régiments du Génie composées en majorité d’éléments « de couleur », encadrés d’officiers blancs et de sous officiers (Blacks de préférence) pour assurer le débarquement puis le transport de matériel sur la ligne de front située dans le Nord de la France.  Le 6th Port Battalion,  était l’un de ces « éléments de couleur », provisoirement installé à proximité de la zone portuaire. Pour nous les « Shoe-shine boys », la présence de ces effectifs à Marseille était donc vitale car susceptible de nous fournir un nombre appréciable d’habitués U. S. D’autant plus qu’ajoutée aux quelques civils et aux troupes en transit vers le Nord, cette clientèle potentielle non négligeable justifiait ô combien, nos espoirs les plus fous quant à la continuation  de notre activité gagne-pain.
Très vite j’ai par exemple, pu compter sur les musiciens du 6th Port Division. Big Band  parmi mes principaux habitués. Des clients qui par la suite, deviendront de grands frères et ne sauront jamais à quel point leur amitié aura été déterminante pour mon avenir. Parmi eux  (en dépit de ses 37 ans) mon meilleur ami Jimmy Robinson, que je soupçonne néanmoins d’avoir en tête, l’idée de nous ramener avec lui aux USA après la guerre Mamele et moi !  Ce qui n’était qu’un vœu irréalisable car la ségrégation de fait régnait toujours de façon implacable dans le pays de Lincoln.  De surcroît, l’intolérance caractéristique des communautés de couleur différente n’aurait certainement pas épargné  le noir Jimmy Robinson, ni la française Jeanne Bartel accompagnée de son fils au prénom hispanique !  Il faudra patienter longtemps encore avant que les Droits Civiques, l’intégration et la tolérance soient reconnus  par la société légale américaine. Toutes origines confondues… en principe. Musicien professionnel dans le civil,  Jimmy jouait depuis sa mobilisation, dans la section de trombones des Jolly Rogers et c’est à lui que je dois l’opportunité de rencontrer les autres membres de l’orchestre et de finalement devenir pour eux : « Little Joe », la mascotte du 6th Port Battalion !   
Pour Little Joe, ce premier coup de pouce du destin c’est tout d’abord matérialisé par du lait en poudre, des œufs en poudre, du savon, du beurre de cacahuète, des boîtes de corned–beef , du sucre et des cigarettes venant  du P.X  (Foyers gérés par la Croix Rouge américaine et réservés exclusivement aux troupes U.S. en uniforme). Des denrées précieuses offertes par mes nouveaux copains américains et fièrement ramenées à la maison . Ce qui, ajouté au peu d’argent  gagné par Mamele avec ses ménages, nous permettait parfois, de nous faire une petite fête tous les deux.  
Puis c’est  un autre heureux coup du sort.  En effet,  peut-être favorablement inspiré par ma bonne assimilation de l’américain mais plus certainement parce qu’il était de bonne humeur, l’officier commandant le 6th Port Battalion autorise officiellement ma libre circulation dans le cantonnement. Le rêve se réalise pour Little Joe. Son initiation au Jazz par les musiciens  l’orchestre des Jolly Rodgers  va pouvoir continuer et se développer.

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Désormais, en tant que mascotte « officielle » du Battalion je serai placé sous la protection de ceux qu’en argot de l’époque on appelait  The Hip Cats in kaki -  les Branchés en kaki !  A moi donc les leçons de  batterie et de piano « Boogie woogie », la découverte du Blues et de son influence sur le Jazz, la forme d’expression musicale qui s’en est inspiré par la suite. Indispensable aussi à mon initiation,  la connaissance des standards de base écrits par Georges Gershwin, Cole Porter, Irving Berlin ... Accessoirement, il pouvait être utile aussi, de ne pas ignorer ce qui était alors, représentatif de la musique de danse populaire aux USA. : le « Jitterbug ». Repris plus tard à Paris par les Rats de caves de Saint Germains des Prés !  Parallèlement,  pour ce qui est de ma nouvelle vie de « niston » momentanément transformé en « presque américain»,  tout s’accélère. Pensez donc, je porte maintenant en permanence, un uniforme de G.I. ajusté à mes mesures par le fourrier-tailleur du Régiment et j’accompagne les Jolly Rogers partout où ils se produisent pour les troupes américaines de passage. Je frime aussi à l’occasion de Bals organisés pour la population civile et les G.I.’s sur le Vieux  Port. Où aux Salons Pélissier, à La Plaine ! 
Enfin, pour couronner le tout, en raison des menus travaux effectués dans le camp pendant les répétitions du Big Band ou en concert, m’était versé une petite « solde » hebdomadaire récoltée  auprès des musiciens de l’orchestre. Un pécule auquel contribuaient également les autres soldats du Bataillon. Ca marche donc très bien pour moi, lorsque durant un concert au camp de Calas, me tombe dessus un autre coup de pouce déterminant pour ma carrière. 
A l’origine de ce nouveau clin d’œil du sort  : « The  Duke », notre sergent et chef d’orchestre que je ne verrai pourtant jamais  jouer d’un instrument . Quoiqu’il en soit - probablement  en raison d’une vague ressemblance physique avec le vrai Duke Ellington –  the Duke  dirige la grande formation des Jolly Rogers et les concerts se succèdent sans surprises. Jusqu’à ce soir à  Calas ou en pleine représentation, « The Duke » stoppera l’orchestre et à ma grande stupéfaction, me demandera de les rejoindre sur scène ! 
Ce n’est plus la mascotte en uniforme qui roule des mécaniques en descendant La Canebière avec ses copains en kaki, mais un « minot » de treize ans  paralysé de trouille qui  s’avance vers  le micro. Qu’à cela ne tienne, après m’avoir présenté, Le Duke, tout sourire (le faux jeton) propose qu’après avoir chanté, je m’installe à la batterie pour jouer « One O’Clock Jump »  avec les copains de l’orchestre !!!
La réponse du public ? Un massif Yeahhhhh bien entendu ! « One o’clock jump » . Un grand classique  des années 40 qu’heureusement  j’ai eu la chance de répéter avec l’orchestre il y a quelques semaines. Alors malgré mes jambes flageolantes je m’exécute et… c’est le triomphe !  En fait, ma modestie maladive dût-elle en souffrir,  j’ai cassé la baraque ! Si, je vous le jure ! A tel point qu’il m’a fallu chanter « Hey ba- ba- re- bop »  (un des autres gros succès du moment) avant de retourner en coulisses. Aux anges, complètement béat. Mais aussi légèrement frustré car il me faut bien l’avouer, si l’occasion de continuer s’était présentée, il aurait probablement été nécessaire de faire appel à la Military Police pour me faire sortir de scène…
Parlant de sorties et de M.P’s. (Military Police),  il m’arrivait occasionnellement  de  suffisamment tanner le cuir aux copains musiciens pour qu’ils m’emmènent avec eux en virée après un concert à l’Alcazar, cours Belzunce. L’ennui, c’est qu’à l’époque, les bars à putes de la rue Thubaneau n’étaient pas vraiment le lieu de fréquentation idéal pour un adolescent ! Surtout si une bagarre éclatait entre GI’s blancs, GI’s noirs ou les M.P.’s (Police Militaire). Auquel cas, il était prévu lorsque la situation dégénérait, que mes « gardes du corps » forment immédiatement un cordon de protection et me ramènent à toute vitesse à la maison chez Môman !  
Sans aucun doute, c’est bien grâce à la vigilance de ces anges gardiens mobilisés par « Oncle Sam »  (des « vieux  mecs » d’au moins vingt cinq / trente ans ! ) qu’il m’a été possible en dépit de mon jeune âge et ma vulnérabilité, d’échapper aux pièges classiques du genre :  Je fume du shit et bois de l’alcool pour faire comme les copains etc..

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Arrive 1945. “ I’m splittin’ man, gimme some skin !”  La Guerre est finie. J’ai encore droit à quelques leçons de piano Boogie Woogie , à quelques derniers concerts,  et l’orchestre des Jolly Rogers est dissous pour cause de démobilisation. Les Hip Cats du 6th Port Batallion rentrent au Pays et Little Joe redevient un niston paumé et triste d’avoir perdu ses grands malabars de copains.  Gime some skin man ! Avec mes plus précieux souvenirs,  ces années à Marseille resteront à jamais, soigneusement rangées dans ma mémoire .
 Le bilan positif de cette première confrontation avec les réalités ? Une certaine capacité de survie en période difficile et la confirmation de ma passion pour la Musique. Bien entendu, les aspects négatifs doivent également être pris en considération. Ne serait-ce que  l’arrêt de  ma scolarité. Cette coupure prématurée avec l’école et mon manque « d’instruction » comme on 
disait alors, ont  très certainement eu pour conséquence le développement d’un indéniable complexe d’infériorité. Un manque  de confiance en moi qui a peut-être suscité mon aversion pour les chiffres, les comptes et l’administratif en général. Disons un rejet quasi instinctif des tâches qu’il est indispensable d’accomplir pour un adulte.  Comme par exemple la gestion attentive des problèmes concrets et matériels accompagnant l’ennuyeuse routine du quotidien. Mes excuses ou plutôt, mes prétextes ?  Les clichés habituels comme : Le système étant ce qu’il est,  un artiste ne peut subsister qu’au jour le jour .. L’ambition n’est qu’une autre version du pêché d’envie ..  et si demain, éclatait la troisième Guerre mondiale ?  à quoi  bon ?  Bla-bla-bla… Des foutaises quoi ! 

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Pour en revenir à la Libération et la fin du cataclysme, tout Marseille reste en fête et continue de rigoler. Pour moi  aussi c’est la Libération  mais je ne rigole plus. Mes grands frères sont retournés chez eux et une partie heureuse de mon enfance vient de s’achever.  Devant moi, je sais que seuls l’inquiétude et de nouveaux soucis m’attentent. Des soucis de grande personne cette fois...   L’agacement instinctif provoqué par les problèmes « terre à terre » ?  Je guérirai sur le tard de cette affligeante façon de fonctionner. Mais juste à temps. Pour l’instant nous sommes en 1946 et la vie continue. Après avoir demandé à Papa le gîte et le couvert, le moment est venu de remonter à Paris pour trouver un boulot.



Partie 1 (enfance, Marseille), Partie 2 (débuts avec Aimé Barelli, caves de jazz à Saint-Germain-des-Prés), Suite à venir...

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