mercredi 25 janvier 2017

Hommage à Paulette Rollin

Une bien triste nouvelle, j'ai appris par sa famille le décès de mon amie Paulette Rollin ce matin à l'âge de 96 ans. Elle était la voix chantée de Cendrillon dans le premier doublage du mythique film d'animation Disney, et l'une des plus belles chanteuses des années 50. Avec mon confrère et ami Gilles Hané, nous l'avions interviewée par téléphone fin 2012, puis nous lui avions rendu visite au cours de l'été 2014 dans sa maison de repos du côté de Royan.

Nous sommes en 2012. En faisant des recherches sur internet sur Paulette Rollin (dont on ne trouve aucune photo ou trace d'activité depuis le début des années 60) je trouve, grâce à Google Images, le profil Facebook d'une coquette octo- ou nonagénaire ressemblant à ce que pourrait être Paulette aujourd'hui si elle était encore parmi nous. Comme le nom de sa ville est précisé, je trouve ses coordonnées dans l'annuaire et l'appelle au culot. Par chance, il s'agit bien de "notre" Paulette, qui a alors 92 ans, et répond à mes questions avec beaucoup d'humour.

"Vous avez vu? Sur internet, ils demandent notre date de naissance partout. Parfois je mets 1940, 1950... Mais c'est ridicule de tricher, car quand on est vieille, on est vieille! (rires)". Paulette Rollin naît le 23 mars 1920. "Mon père, Louis Rollin, était un très bon chanteur et comique. Il a fait beaucoup de films de l’époque, en noir et blanc bien sûr."
A ce moment, Louis Rollin a pour danseuse Bagatelle, dont la jeune fille, Jackie, dix-huit ans, les accompagne en tournée. Paulette, qui n'en a que dix-sept, et elle deviennent très amies.
"Mon père qui était un chaud lapin, est parti avec Jackie sans se soucier de son âge. A son retour à Paris, la mère de Jackie lui a ordonné de ne plus voir mon père, et l'a menacée de l'envoyer en maison de correction -ça se faisait encore à l'époque! Jackie s’est jetée de la fenêtre du sixième étage, a atterri sur une verrière, et a gardé toute sa vie des séquelles physiques de cette tentative de suicide". Jackie prendra, en souvenir de Louis Rollin, le nom de scène de Jackie Rollin puis, à la mort de son mari Fernand Sardou, le nom de Jackie Sardou.

Mannequin dans une grande maison de couture (Madame Grès), Paulette chante pour le plaisir mais ne pense pas forcément à faire carrière. "J’étais mariée à un monsieur qui possédait un bar américain rue Vignon, à la Madeleine. Tous les mannequins venaient y déjeuner à midi. Des Américains m'apportaient régulièrement des disques et des partitions, que je reprenais au piano, et j'apprenais l'anglais avec eux. Un jour, ils m'ont embarqué au club du Ranelagh où jouait l'orchestre de jazz d'Hubert Rostaing. C'était un clarinettiste extraordinaire, meilleur encore que Benny Goodman. Il était beaucoup plus chaud dans l'aigu. Hubert Rostaing cherchait une chanteuse d'orchestre, mes amis lui ont parlé de moi et il m'a engagée. J'ai divorcé de mon mari, et j'ai suivi Hubert pendant sept ans comme chanteuse vedette... et dans sa vie . De magnifiques tournées au Brésil, au Liban, en Israël, etc. Et des enregistrements de disques. Quand on enregistrait, c'était en direct. Maintenant il faut je ne sais pas combien de prises pour faire un disque, c’est incroyable… A chaque fois que je finissais de chanter on me disait « On va essayer de faire un double au cas où mais on ne s’en servira pas car la prise est très bonne » et les musiciens m’applaudissaient, alors là je n’étais pas peu fière !"

Repérée pour des doublages de film, elle prête sa voix aux chansons de la harpe enchantée dans Coquin de printemps (1950) et à celles de Cendrillon (doublée pour les dialogues par Paule Marsay) dans Cendrillon (1950). "A ce moment, la France était en grève. Disney a retardé le doublage car ils voulaient vraiment avoir ma voix pour Cendrillon. Ce film est superbe. Je me souviens de la scène où Cendrillon lave le sol alors que le chat salit tout au fur et à mesure, et qu'elle chante "Chante, doux rossignol". J'avais enregistré en re-recording toutes les autres voix de Cendrillon, à la tierce, la quinte, etc. J’ai fait aussi la voix chantée de l’une des souris, c’est là où je me suis amusée le plus. C’était avec le mari de Micheline Dax, Jacques Bodoin. Qu’est-ce que c’était joli, ces souris. On enregistrait avec un rythme normal puis c’était ensuite passé en vitesse accélérée". Quand je lui demande si elle a reçu à l'époque un cadeau de Disney comme d'autres en ont reçu plus tard dans les années 60: "Non, ils m’ont payé mon cachet et c’est tout. C’était vraiment mal payé à l’époque."
Le film sera redoublé au début des années 90.


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Paulette Rollin chante "Chante, doux rossignol" de Cendrillon (1950)

Eddie Barclay la félicite pour Cendrillon; "Dans le bar de mon premier mari j’avais pour pianistes Eddie Barclay et Louis de Funès. J'étais leur patronne (rires). Louis était vendeur dans un magasin de chaussures. Eddie et lui aimaient la musique mais jouaient plutôt d'oreille. Et puis Eddie a commencé à monter sa maison de disques. Grâce à Cendrillon, il m'a fait signer un contrat."

Paulette Rollin enregistre alors, dans les années 50, beaucoup de disques chez Mercury et Barclay. Sa belle voix chaude est très moderne pour l'époque, car sans "effets de voix".
"Moi je chantais de façon naturelle, comme beaucoup d’italiens, car mon père était napolitain. Je n'étais pas très travailleuse. Quand on allait dans une ville je chantais sans avoir répété. J’ai retrouvé des critiques notamment une qui dit « voilà une chanteuse qui sait chanter ». Ca me fait plaisir. Il fait froid alors je me réchauffe un peu (rires)."


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Paulette Rollin chante "Prenez l'amour qui vient" (1958)

Elle fait partie des premières interprètes de Charles Aznavour, enregistre des duos avec Eddie Constantine, et reçoit un Grand Prix de la Chanson à Deauville, le même jour qu'Annie Cordy.
Quand on évoque notre amie Lucie Dolène: "Son mari, Jean Constantin, était venu chez moi à Paris et m’avait fait écouter « Mon manège à moi » qu'il était en train de composer. Je lui ai dit que ce n'était pas mon style. Et finalement, c'est Edith Piaf qui l'a chantée".

Paulette enregistre "Le loup, la biche et le chevalier" (plus connue sous le nom d'"Une chanson douce"). "J'ai été interviewé récemment pour une radio locale. On m'a fait une surprise en me faisant parler en direct par téléphone avec Maurice Pon qui a écrit « Une chanson douce » et d’autres chansons que j’ai enregistrées. Il a plusieurs belles villas. Il a bien gagné sa vie grâce à ses succès. Moi ça ne m’a jamais intéressé l’argent, c’est bête hein ? Je suis toujours bien où je me trouve !"


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Paulette Rollin chante "Une chanson douce"

Parmi ses chansons préférées: « Où vont les étoiles ? » et « Tous les matins quand je m’éveille ». Tous ces titres sont réédités chez Marianne Mélodie. "C’est meilleur comme ça. Avant, en analogique, c’était affreux. Le numérique a amélioré le son de ces anciens disques, même si ça n'égale pas la qualité des enregistrements qu’on fait aujourd’hui."

Paulette Rollin se spécialise aussi dans les chansons pour enfants (elle enregistre entre autres plusieurs livres-disques pour Disney), les chants de Noël, etc. "Je reçois des mails comme ça : "il n’y a pas un Noël où on ne passe pas vos disques chez nous". C’est gentil !"

Elle joue dans le film La Fille de l'ambassadeur (1956) le rôle d'une chanteuse de cabaret (faisant danser sur "L'âme des poètes" Olivia de Havilland), et continue le doublage de chansons: Danielle Godet dans Nous irons à Monte-Carlo (1951), Lana Turner dans Voyage au-delà des vivants (1954), Julie Newmar dans Les Sept femmes de Barbe-Rousse (1954), etc.

Puis après une tentative de duo avec la chanteuse Denise Varene (sous les pseudonymes de "Betty et Suzy"), la vague yéyé met un terme à sa carrière. "Je n’étais plus dans le coup avec mes chansonnettes. Maintenant elles chantent, elles dansent, elles font tout. On ne comprend pas toujours ce qu’elles disent mais enfin, ça c’est autre chose !"

Elle se reconvertit en tenant une discothèque à Eze dans une somptueuse propriété. "J’avais une cinquantaine d’années, je dansais tous les rocks avec les italiens qui venaient tous les samedis soirs. J'étais heureuse dans le sud de la France. Je faisais de la gymnastique avec le Prince Albert qui devait avoir une quinzaine d’années."

Les dernières années de sa vie, Paulette se retire auprès de sa fille, d'abord dans le Var puis à Saujon, dans la région de Royan, où elle avait chanté au casino pendant sa jeunesse. « A Saujon il y a plein de centenaires. Ce doit être une bonne ville pour vivre une retraite tranquille ».

Femme indépendante et ouverte d'esprit depuis toujours, à 90 ans passés elle est sensible à l'écologie, défend le droit au mariage pour tous, et s'inscrit toute seule sur Facebook. "Je reçois une notification, "trois hommes ont flashé sur votre photo", c'est super drôle!"

Son rire et son franc-parler vont nous manquer. Je pense bien affectueusement à sa fille, Chantal, et à toute sa famille.

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mardi 10 janvier 2017

Bob Smart : Un Américain à Paris

Ancien choriste de Frank Sinatra, Elvis Presley et Doris Day, Bob Smart fait partie des quelques chanteurs et musiciens américains à avoir tenté leur chance à Paris pendant la grande époque des studios d’enregistrement (années 60), où il a intégré les mythiques Double Six. Rentré aux Etats-Unis au début des années 70 et actuellement retiré à Long Beach (Californie), c’est avec beaucoup d’humour et de modestie qu’il a répondu par téléphone à mes questions. Portrait d’un choriste atypique.

Entretien réalisé le 30/10/2015
Remerciements à Jean-Claude Briodin et Claudine Meunier


« Je vais répondre à tes questions en français. J’ai commencé à étudier le français à l’université UCLA (Los Angeles, Californie) où je suivais des études musicales. Mon père était chanteur d’opéra dans sa jeunesse, mais sa carrière a été interrompue à cause de la Grande Dépression. Ma mère chantait aussi, mais elle n’a jamais été professionnelle. Tous deux sont devenus professeurs. Comme l'été ils ne travaillaient pas, on voyageait beaucoup et je chantais tout le temps dans la voiture. Toute ma vie j’ai aimé chanter. »

Adolescent, Bob fait partie de la prestigieuse Roger Wagner Chorale (groupe de seize à vingt-quatre chanteurs). C’est avec cet ensemble vocal qu’il part pour une grande tournée en Europe à 17 ans (Londres, Pays-Bas), découvre Paris, et débute une carrière de choriste pour des musiques de films à Hollywood : The Silver Chalice (1954, chœur studio), Li’l Abner (1959, quatuor vocal studio et à l’image), How the West was won (1962, chœur studio), State Fair (1962, en soliste studio et à l’image), etc.
Jeune homme, il a pour professeur de chant à Hollywood Gene Byram, qui enseigne entre autres à Judy Garland et à sa jeune fille Liza Minnelli (qu’il croise souvent avant ou après ses cours), à Rock Hudson et aux Hi-Lo’s. « Judy Garland avait toujours le trac, donc quand elle avait des représentations à Las Vegas, Gene partait avec elle. Comme il fallait que les leçons continuent pendant ses déplacements, il m’a demandé d’être son remplaçant  alors que je n’avais que vingt ans. »

Pour gagner de l’argent, il chante dans les églises catholiques chaque dimanche et à la synagogue juive tous les vendredis soirs. A l’église, il rencontre la secrétaire du grand chef d’orchestre et arrangeur de jazz Stan Kenton, qui devient l’une de ses grandes amies, et le présente à Kenton. Bob Smart a l’idée de lui proposer de monter un groupe vocal avec trois anciens amis de son chœur de jeunes et ils enregistrent à ses côtés l’album Kenton with voices (1957). « Je faisais le premier ténor. Kenton qui écrivait les arrangements me demandait à chaque fois de faire des voix plus aigues, jusqu’au sol -en haut du do aigu-, qui étaient presque des cris. Lui qui était un musicien exceptionnel mais ne pouvait pas chanter, m’a dit un jour « de tous les musiciens avec qui j’ai travaillés, tu es le meilleur ». J’ai été frappé, car c’était mon idole. C’était flatteur mais ridicule car je n’étais pas un très bon musicien, je ne déchiffrais pas bien à cette époque. Lui faisait des choses très difficiles. »
Après la sortie du disque, la destinée de ce groupe, The Modern Men, sera écourtée car jugée trop proche par Capitol (la maison de disque) des Four Freshmen, autre groupe maison, pour lequel Bob a par ailleurs beaucoup d'admiration.


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Stan Kenton and The Modern Men : Sophisticated Lady

Bob Smart se lance alors dans le monde des choristes studio en Californie : « Je travaillais beaucoup mais je n’étais pas non plus dans les premiers rangs. Les principaux choristes faisaient partie d’un cercle très fermé ».
Il accompagne en studio, shows télé ou concerts Frank Sinatra, Nat King Cole, Doris Day, Dinah Shore (il fait partie de son groupe de choristes, les « Skylarks », et l’accompagne notamment sur les publicités Chevrolet), Jerry Lewis, Burl Ives, Betty Hutton (à Las Vegas et à Londres), Don Williams (frère du crooner Andy Williams) mais aussi Jayne Mansfield (six semaines à l’Hôtel Tropicana). 
Jayne Mansfield
Il se souvient de cette dernière et de son extravagance: « Dans son show je jouais plusieurs rôles, et notamment un psychanalyste qui l’interrogeait. Je crois l’avoir vue dans toutes les positions possibles et imaginables, avec ou sans vêtements. Jayne Mansfield faisait son entrée dans une belle robe couleur or, traînant une grande fourrure blanche. Un soir elle entre enveloppée dans sa fourrure, car la fermeture à crémaillère de sa robe s'était cassée. La fourrure ne recouvrait que le devant, et elle avait oublié que nous, ses choristes, étions derrière elle. »
Il enregistre les chœurs d’Elvis Presley pour deux de ses films : G.I. Blues (1960) et Girls ! Girls ! Girls (1962) sur lesquels il touche encore des royalties. « Elvis Presley chantait dans un style différent du mien, moi je chantais plutôt comme Andy Williams, très crooner. C’était l’époque où tout était yéyé,  j’ai vu que j’étais dépassé et que je n’aurais pas l’occasion d’être vedette. J’ai eu l’idée d’aller en France, je savais que j’aurais peut-être la possibilité de travailler. »

Bob arrive à Paris en 1963, avec l’appui de Donn Arden, chorégraphe du Lido avec qui il avait travaillé à l’Hotel Hilton de Los Angeles comme chanteur principal de sa revue. « Donn m’avait dit qu’il chercherait des gens pour chanter au Lido au mois d’octobre. Je suis arrivé à Paris avec 1000 dollars… et l’intention de rester jusqu’à ce que je n’aie plus d’argent. J’ai été engagé dans le groupe des six choristes du Lido car j’avais une voix de premier ténor qui était difficile à trouver à cette époque-là. J’avais une voix sur quatre octaves et c’était très rare. »
Les Double Six (J.-C. Briodin, M. Perrin,
B. Smart, C. Meunier, L. et M. Aldebert)
Un soir, Jean-Claude Briodin, saxophoniste et choriste, membre fondateur des Double Six et des Swingle Singers, passe au Lido pour voir des amis qui travaillent dans l’orchestre. Eddy Louiss souhaite quitter les Double Six, ils cherchent quelqu’un pour le remplacer, Jean-Claude en parle à Bob.
« Je lui ai donné l’album que j'avais fait avec Stan Kenton, il l’a apporté à une réunion des Double Six, ils l’ont écouté et ont aimé ». Bob est engagé après quelques essais, il part alors en Italie répéter auprès de Mimi Perrin et de son jeune fils Gilles. « C’était incroyable, je me demande encore comment j'ai pu faire ça ? Ils étaient fous de m’engager ! Je venais juste d’arriver en France, je parlais Français un petit peu mais avec des fautes comme quand je te parle maintenant, or les textes des Double Six sont parfois prononcés très vite, et en argot. En plus j’étais un petit choriste quelconque, je chantais très juste mais je n’étais pas un très bon lecteur, j’apprenais toutes mes parties au piano note par note, alors qu’eux étaient à la fois des lecteurs et improvisateurs extraordinaires : Mimi Perrin, Jean-Claude Briodin et Louis Aldebert jouaient tous d’un instrument en plus du chant, Claudine Meunier et Monique Aldebert chantaient merveilleusement le jazz. Et moi en arrivant dans le groupe je n’avais pas l’habitude de chanter les harmonies, j’étais jusqu’à présent plutôt soliste ou choriste avec la mélodie. Bref, je me demande ce qu’ils pensaient de moi à l’époque et s’ils n’ont pas regretté de m’avoir pris. Tu demanderas à Jean-Claude et Claudine (rires) ! Même encore maintenant, une fois par mois, je fais un cauchemar où je me retrouve sur scène sans savoir les paroles».
Bob est bien trop modeste, car sa prestation au sein du groupe est très réussie et appréciée, et dans ce milieu de "requins de studio" extrêmement concurrentiel il n’aurait jamais été retenu s’il y avait eu le moindre doute. Il enregistre deux albums des Double Six, et chante en tournée avec eux à Barcelone, au Canada, aux Etats-Unis, à Monte-Carlo, etc. où il partage les chambres d'hôtel avec Jean-Claude, qui devient l'un de ses meilleurs amis.
Le groupe répète énormément dans l’appartement de Mimi, qui préfère le travail de répétition plutôt que d’être sur scène. Ce sera l’une des raisons de l’éclatement du groupe.

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Les Double Six en répétition : Prends ton baryton (1965)

Parallèlement aux Double Six, Jean-Claude Briodin propose à Bob Smart de faire partie d’un nouveau groupe au répertoire folk, inspiré de Peter, Paul & Mary. Ce seront Les Troubadours. Presque tous les jours, Pierre Urban, guitariste principal du groupe, donne une formation accélérée de guitare à Bob. « J’avais les mains dans un état, c’était épouvantable. Mes pauvres doigts ! (rires) ».
Bob enregistre les deux premiers disques du groupe (La route et Marie tu dis oui, tu dis non), mais comme ceux-ci marchent bien, Les Troubadours sont demandés sur scène. Bob arrive à donner l’impression sur scène qu’il maîtrise bien la guitare, notamment lors d’une semaine de concerts à L’Arsenal, mais ses lacunes dans cet instrument sont trop grandes et il préfère quitter le groupe, remplacé par le canadien Don Burke.

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Les Troubadours : C'est la fin de l'hiver (1965)
(Jean-Claude Briodin, Bob Smart, Franca Di Rienzo et Pierre Urban)

C’est encore grâce à Jean-Claude Briodin (dont le timbre de voix est proche et forme avec le sien une unité de son, à l'instar de l'association Anne Germain-Danielle Licari) qu’il est introduit dans le milieu des choristes studio parisiens. Il accompagne la plupart des chanteurs français du moment comme Joe Dassin (« Aux Champs-Elysées »), Sheila, Dalida, John William, Françoise Hardy, etc. ou des vedettes internationales comme Marlene Dietrich, Nana Mouskouri, Petula Clark ou Melina Mercouri… « Avec Melina Mercouri nous avons enregistré un album de chansons grecques révolutionnaires et elle nous a frappé dans le ventre pour qu’on soit plus agressifs ».

« Je crois que ma deuxième séance je l’ai faite pour Fernandel. Quand j’étais adolescent aux Etats-Unis, j’étais fan de Fernandel, je l’ai vu au cinéma dans "L’auberge rouge" et dans les "Don Camillo". Et là j’arrive en studio où comme d’habitude on ne savait pas pour qui on allait chanter, et je vois débarquer mon idole. C’est en français, sur un tempo très rapide, et en plus Fernandel nous demande de prendre l’accent du midi, alors que je ne savais même pas ce que c’était. On répète vite fait, Fernandel vient près de nous, nous demande si nous sommes à l’aise avec l’accent du midi et une fille, je crois Jeanette Baucomont, dit « -Oui ça va, même pour Bob », Fernandel répond « -Pourquoi vous dites « même pour Bob » ? », « -Parce qu’il est Américain ». Alors le reste de la séance il est resté à côté de moi pour m’écouter. Mon idole écoutait chacun de mes mots, tu imagines l’angoisse. Avec son visage fantastique, extraordinaire. Quel personnage… »

Bob travaille aussi pour d’autres grands anciens comme Bourvil ou Maurice Chevalier avec qui il a la chance lors d'une pause de discuter pendant un quart d’heure de sa carrière américaine.

Il suit régulièrement en studio ou en concert Gilbert Bécaud : « Il était l’un des artistes les plus talentueux que j’ai connus dans ma vie, tellement vivant et "vibrant", passionné par tous les aspects de son métier, avec beaucoup de respect pour ses musiciens et choristes. Nous avons eu de longues discussions tous les deux, on parlait notamment des Etats-Unis ».
Même si Bob ne peut me le confirmer à 100%, il se peut qu'il soit l'une des voix solistes de la version studio de "L'orange" ("Y avait comme du sang sur tes doigts, quand l'orange coulait!" et "Y avait longtemps qu'on te guettait, t'auras la corde au cou!").

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Gilbert Bécaud et Juanita-Marie Franklin : répétition de "Charlie t'iras pas au paradis" (1970)
1er rang: Jean-Claude Briodin et Jacques Hendrix
2ème rang: Michel Richez et Jean Stout (basse profonde)
3ème rang: Bob Smart, Henry Tallourd, Claude Germain et Vincent Munro
4ème rang (1ère séquence): Michelle Dornay, Christiane Cour, Alice Herald et Annick Rippe
5ème rang (1ère séquence): Annie Vassiliu, Danièle Bartolletti, Nicole Darde, et, visibles dans la 2ème séquence: Janine de Waleyne et Anne Germain

Autre personnalité, Henri Salvador : « Je ne me souvenais plus du tout de la chanson "Count Basie" que j'ai retrouvée dans ton interview d'Anne Germain. Par contre je me souviens qu'avec Henri Salvador on a dîné à la brasserie Lipp tous ensemble et on est allé plusieurs fois à son appartement, qui était juste en face de celui de sa femme Jacqueline, séparé par un couloir. Ils étaient très gentils. Jacqueline avait une personnalité tellement forte et impressionnante, elle retenait toute l’attention. Quand il y a quelques années j’ai fait visiter Paris à mon fils, nous sommes allés au Père Lachaise et je suis allé me recueillir auprès de leur tombe. »

En studio et pour des émissions de télévision, il accompagne souvent Claude François. « J’ai beaucoup aimé « Comme d’habitude » dès sa sortie, à tel point que pendant des vacances à Los Angeles, je l’ai fait écouter à Don Williams (frère d’Andy) et à d’autres chanteurs qui m’ont tous dit « C’est pas mal, mais ce n’est pas dans le style du moment, ça ne marchera pas ». Finalement, grâce à Paul Anka, Frank Sinatra en a fait un immense tube avec « My way ». J’ai toujours été un peu agacé qu’en interview Paul Anka ne mentionne pas Jacques Revaux et Claude François en parlant de cette chanson. »

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Henri Salvador et les Angels chantent "Count Basie" (1966)
(Jean-Claude Briodin, Louis Aldebert, Anne Germain, Henri Salvador, Danielle Licari, Bob Smart, Jacques Hendrix)


Autre personnalité incontournable de la variété de l’époque : Mireille Mathieu. Lors d’une séance de chœurs, Johnny Stark, imprésario de la chanteuse avignonnaise, demande à Bob s’il accepte d’être prof d’anglais de Mireille, en étant payé au même tarif que pour des séances de choeur. Bob lui donne des cours trois fois par semaine dans sa maison de Neuilly pendant plus d’un an. « Elle était très gentille, très consciencieuse, et avait une grande facilité pour s’imprégner rapidement d’un accent.». Il l’accompagne partout en tournée. « Je me souviens d’un vol pour Berlin, nous étions installés en première classe, elle était entre Johnny Stark et moi. C’était son baptême de l’air et elle était terrorisée, agrippait nos mains, à tel point qu’elle et Johnny sont descendus à l’escale de Hambourg pour prendre une limousine et j’ai continué le vol seul jusqu’à Berlin avec les valises. »
Autre souvenir, Londres. « On était superbement logés, en face du Savoy. Un jour, un journaliste de France Soir me téléphone à l’hôtel et me dit « On aimerait vous interviewer à propos de votre travail avec Mireille Mathieu, Johnny Stark nous a donné son accord ». Je donne une interview à l’hôtel, ne me doutant de rien, et quelques jours après France Soir titre « Un Américain est fou amoureux de Mireille Mathieu, il lui envoie une douzaine de roses par jour, etc. », bref, du grand n’importe quoi. Quitte à raconter des bêtises, ils auraient au moins pu mentionner mon nom, ça m’aurait fait de la publicité, mais même pas ! (rires) ».

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Raymond Lefebvre et son orchestre : Oh happy day! (1969)
(Choeur: Claude Germain, Henry Tallourd, Bob Smart, Danielle Licari, Anne Germain et Jackye Castan)

Bob Smart enregistre les chœurs des musiques de films de tous les grands compositeurs du moment,  Georges Delerue (Viva Maria !), Claude Bolling, Michel Colombier ou bien encore Michel Legrand pour qui il participe à la plupart de ses séances de 1963 (peu après Les Parapluies de Cherbourg) à 1968. « Je me souviens être passé chez lui un jour. Pour le plaisir, il m’a accompagné au piano pendant une heure. Il a toujours été très gentil avec moi. Lors de l’une de mes dernières vacances à Paris, ça n’a pas pu se faire car il était à l’étranger, mais je voulais que mon fils le rencontre car pour moi c’était comme lui faire rencontrer Mozart. Des grands maîtres comme lui, Burt Bacharach ou Michel Colombier il n’y en a plus dans la musique d’aujourd’hui. »
Il enregistre peu de publicités chantées ("à part Boursin, le fromage fin") certainement à cause de son accent, mais participe comme acteur à quelques films comme Les Vainqueurs (1963, Carl Foreman) tourné en Italie ou Du rififi à Paname (1966, Denys de La Patellière) avec Jean Gabin.

En soliste, il enregistre quelques disques de covers en français et en anglais (labels Gala des Variétés, Gala International et RCA) principalement avec l'arrangeur Jean Claudric, puis retrouve le Lido en 1968, mais cette fois-là comme chanteur principal (quelques années après avoir quitté les chœurs du Lido pour faire les Double Six et les séances studio). Il y rencontre et épouse une show girl italienne. A ce moment-là, la vedette du Lido était mariée à un compositeur argentin de renom qui écrit à Bob des chansons en espagnol.  Ce dernier lui propose qu’il les enregistre à Madrid avec un grand musicien de jazz. Arrivé sur place, tout ne se passe pas comme prévu. « L’arrangeur de jazz fantastique s’était disputé avec la maison de disques espagnole et avait quitté son posté. Pour le remplacer ils ont engagé un arrangeur très vieux jeu. C’était presque des arrangements de mariachis : épouvantables, démodés. J’ai fait ce disque, il est sorti, j’ai été régulièrement interviewé à la télévision et à la radio, en espagnol car je parlais couramment cinq langues  dont l’espagnol… et j’ai dû vendre deux exemplaires, ce n’était pas une réussite. Je me souviens d'une interview assez traumatisante: le journaliste m'avait demandé de chanter quelque chose en français comme ça, a cappella. Je n'y étais pas préparé, il y a eu un gros blanc et je me suis mis à chantonner les trois mots de "Michelle, ma belle" sans pouvoir me souvenir du reste" (rires)»

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Bob Smart : Michelle (cover RCA de 1966)

Après trois mois en Espagne qui ont abouti à ce cuisant échec, il revient à Paris et est surpris par la gentillesse et la fidélité de ses camarades de métier, qui lui proposent à nouveau du boulot. « Jean-Claude Briodin et d’autres comme Anne Germain, Claudine Meunier ou Janine de Waleyne ont été fantastiques, ils ne m'ont pas considéré comme un traître pour avoir quitté la France quelques mois et m’ont intégré dans leurs équipes de chœurs. J’ai beaucoup d’admiration et d’amitié pour eux.»

Quelques mois après, il reçoit un appel de Frederic Apcar qui lui propose de rejoindre l’équipe de choristes de l’arrangeur Jean Leccia au Casino Dunes de Las Vegas pendant six mois.
« J’ai accepté. Je me suis senti un peu lâche de laisser de nouveau tomber mes amis de Paris, mais c’est grâce à cet engagement que j’ai eu la carrière la plus importante de ma vie. Il y avait au Dunes une affiche indiquant que les croisières Princess Cruises, qui étaient les croisières les plus célèbres du monde sur lesquelles était tournée "La croisière s’amuse", cherchaient des chanteurs. J’ai passé un entretien en italien, je leur ai montré le programme du Lido dans lequel il y avait ma photo comme chanteur principal. »
En rentrant en France en 1972 pour finaliser un divorce compliqué dont la procédure aura duré quatre ans, plus grand monde ne l’appelle. Les méthodes d'enregistrement ont changé : les synthétiseurs, bien sûr, et la technique du re-recording qui fait qu’on n’a pas besoin d’autant de choristes que dans les années 60, époque où les chœurs étaient enregistrés en même temps que l’orchestre. Il reçoit un contrat pour être chanteur sur le bateau de croisière Princess Italia, quitte définitivement Paris et prend l’avion pour Los Angeles.
« J’embarque à San Francisco, pensant arriver comme une vedette avec mes smokings et là le directeur de croisière me dit qu’ils sont en surbooking, que ma cabine a été attribuée à un passager et que je dois être logé dans l’hôpital du bateau. J'accepte... Puis un passager est mort donc à une escale on m’a proposé de prendre sa chambre. Et à l’escale suivante comme il y avait encore trop de passagers je suis revenu à l’hôpital. Heureusement je n’étais pas prétentieux, je ne me suis pas plaint. D’autres chanteurs auraient fait un scandale. »

Alors que les chanteurs sur les bateaux de croisières se comportent habituellement en touristes, passant leur journée au bar ou à la piscine, Bob discute avec les musiciens, passagers et hôtesses, et propose son aide pour les excursions, aidant les dames à sortir des autocars, etc.
Son directeur de croisières quittant son poste quelques mois plus tard, il recommande à Princess Cruises Bob pour le remplacer. Alors qu’il faut normalement plusieurs années de pratique pour avoir ce poste, Bob est engagé comme directeur de croisières et parcourt le monde pendant treize ans sur treize bateaux (pour Princess Cruises, Royal Viking Line, Carras Line et Costa Line), en faisant deux tours du monde et en visitant cent six pays, tout en continuant à chanter sur les bateaux. « Dans ma carrière, l’argent ne m’a jamais intéressé, l’important était de voyager. Je ne demandais pas quel était mon salaire je demandais « où on va ? » ».
La chose la plus importante de sa vie pendant cette période est l'adoption d'un orphelin mexicain qui est légalement aveugle, mais qui voit suffisamment bien d'un oeil pour pouvoir voyager avec lui dans quatre-vingt six pays. Bob est le premier américain non-marié et vivant seul à recevoir la permission du gouvernement mexicain d'adopter un orphelin de ce pays. Après avoir fait beaucoup de croisières ensemble, Bob prend sa retraite à l'âge de cinquante et un ans pour élever son fils. Celui-ci est maintenant marié, parle les cinq langues parlées par son père, joue du piano et a une ceinture noire en karaté qui lui permet d'enseigner à une classe de trente-cinq élèves à l'Institut Braille.

A sa retraite de directeur de croisières, un directeur musical avec qui Bob avait travaillé pour Disney à Hollywood le convoque pour une séance d’enregistrement. « C’était un gros groupe, vingt-quatre chanteurs. Je n’avais pas chanté depuis des années, même dans des églises ou à Las Vegas. J’étais avec deux autres premiers ténors, tout se passait bien et tout à coup je commençais à perdre mes notes aigues, je commençais à avoir mal à la gorge, je ne savais pas si c’était à cause du vieillissement de ma voix, du manque d’entraînement ou des tic tac que j’avais mangés avant le début de la séance. Je bougeais mes lèvres en faisant semblant de chanter sur les notes aigues mais je me sentais bizarre, donc j’ai vu le chef, je lui ai dit que je perdais mes aigus. Peut-être que j’aurais dû rien dire, il ne l’aurait jamais su car nous étions très bien – ce sont les seconds ténors à qui il a fait refaire des choses après la séance- mais c’était honnête. »

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Sheila : Sheila la la (1969)
(Choeur: Bob Smart, Jean Stout, Claude Germain, Alice Herald, Anne Germain et Françoise Walle)

Pendant notre conversation, mon amie Anne Germain (qui nous a malheureusement quittés depuis) me téléphone sur mon portable. Je décroche et lui dis que je suis en train de parler à Bob sur l’autre ligne. J’ai l’idée de les faire converser tous les deux alors qu’ils ne s’étaient pas parlés depuis quarante ans, haut-parleur de mon portable contre haut-parleur de mon fixe, ce qui donne une scène à la fois surréaliste et émouvante. Anne témoigne : « Bob, tu es l’une des personnes les plus droites et honnêtes que j’aie connues dans ce métier. Je me souviendrai toujours quand en tournée aux Etats-Unis avec les Swingle Singers tu nous avais amenés à Disneyland, tu t’étais occupé de nous comme un frère. »

Le mot de la fin revient à Bob : « J'ai eu une vie merveilleuse, et les années à Paris ont été fantastiques, grâce à mes amis fidèles et surtout à Jean-Claude Briodin, qui m'a donné ma carrière en France. J'adore la France et les Français. Vive la France! Et merci à toi pour cette interview qui a été la plus agréable de ma vie grâce à ta gentillesse, ton efficacité et ta patience.»


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Les Double Six : Rat Race (1964)

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dimanche 1 janvier 2017

Décès de Raoul Curet

C'est avec une grande tristesse que je viens d'apprendre par sa famille la disparition dans la nuit de mercredi à jeudi de Raoul Curet, qui faisait à 96 ans partie des derniers grands doyens du cinéma français.

Pilier du groupe vocal Les Quat' Jeudis, voix française de Glenn Ford, et comédien habitué du petit et du grand écran, Raoul Curet était aussi un homme très sympathique que j'avais eu le plaisir d'interviewer il y a un an et demi chez lui, à côté d'Aix-en-Provence.

En hommage, je vous invite à redécouvrir mon article, que j'ai publié l'été dernier:
http://danslombredesstudios.blogspot.fr/2016/07/raoul-curet-rencontre-au-soleil.html

Toutes mes pensées vont à sa famille.


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vendredi 11 novembre 2016

13ème Salon des Séries et du Doublage (samedi 26 novembre 2016)

Le 13ème Salon des Séries et du Doublage (co-organisé par mon confrère François Justamand de "La Gazette du Doublage") se tiendra samedi 26 novembre 2016 de 10h à 18h (Maison des Mines, 270 rue Saint-Jacques, 75005 Paris). Je ne participe plus à l'organisation mais serai présent comme spectateur.

Programme des rencontres:

Hommage à Claude Boissol (11h-12h30) avec Marc Boissol (fils du réalisateur), Jean-Jacques Jelot-Blanc (spécialiste des séries) et les comédiens Edward Meeks (Bob dans Les Globe-Trotters), Grace de Capitani (Agnès dans Espionne et tais-toi) et Danièle Evenou (Marie dans Marie Pervenche).

Carte blanche à Laura Préjean : autour du doublage de NCIS (11h-12h30) avec les comédiens Hervé Jolly (voix de Leroy Jethro Gibbs), Anne Dolan (voix de Abigail Scuito), Barbara Beretta (voix de Eleanor Bishop), Serge Faliu (voix de Leon James Vance), Michel Le Royer (voix de Donald Mallard) et Laura Préjean (directrice artistique du doublage).

Les séries d’aventures françaises : entre tradition et modernité (14h-15h30) avec le spécialiste d’Alexandre Dumas Claude Schopp et Philippe Charlier, fils du scénariste Jean-Michel Charlier.

Les grandes voix du doublage (14h-15h30) avec les comédiens Michel Paulin (voix de Sam Waterston dans New York, police judiciaire), Régine Blaess (voix de Diana Rigg dans Au service secret de sa majesté) et Sylvie Feit (voix de Britt Ekland dans L'homme au pistolet d'or).

Une famille formidable : la victoire du vaudeville ? (16h-17h30) avec les comédiens Bernard Le Coq (Jacques Beaumont), Cécile Caillaud (Audrey Beaumont) et Alexandre Thibault (Julien Viguier).

Le doublage des séries populaires (16h-17h30) avec les comédiens Georges Caudron (voix de Fox Mulder dans X-Files), Nadine Delanoë (voix de Purdey dans Chapeau melon et bottes de cuir), Dominique Mac Avoy (voix de Jaimie dans Super Jaimie), Danièle Douet (voix de Dana Scully dans la dernière saison de X-Files), Véronique Picciotto (voix de Libby dans Lostet Marc Saez (voix de Sahid dans Lost).


Prix: 3,50€ par débat
Invités présents sous réserve. Accès aux rencontres dans la limite des places disponibles.
Les rencontres sont animées par Vincent Chenille (Sérialement Vôtre) et François Justamand (La Gazette du Doublage).
Chaque rencontre sera suivie d’une séance de dédicaces d’une vingtaine de minutes pour tout détenteur de ticket de débat.
Autres invités en dédicace sur le salon: Marie Dauphin (chanteuse de génériques, 14h-17h30) et Sam Azulys (auteur du livre Philosopher avec Games of thrones, 14h-18h)


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mardi 18 octobre 2016

Mémoires de José Bartel (Partie 4)

Musicien, chef d'orchestre, directeur artistique, comédien, chanteur, etc. José Bartel (voix de Guy dans Les Parapluies de Cherbourg et du Roi Louie dans Le Livre de la Jungle) était un artiste à multiples facettes. 
Quelques mois avant sa disparition en 2010, il avait fini d'écrire ses souvenirs (intitulés: Faire comme si... Ou l'enrichissante mais peu lucrative balade d'un mec qui avait les dents trop courtes), que je vous propose de découvrir ici en exclusivité sous la forme d'un "feuilleton", publié avec l'aimable autorisation de sa veuve, Norma, et de son fils, David.

Dans le précédent épisode (Partie 3), José raconte ses débuts de chef d'orchestre au Casino de Monte-Carlo, activité brusquement interrompue par son service militaire...


L’ALGERIE … 

Il est deux heures du matin. Avec pour seule compagnie un fusil mitrailleur - ce qui comme chacun sait, est loin d’égaler un transistor quand le temps se fait long - je me languis dans un petit bunker à quelques dizaines de mètres des barbelés entourant notre cantonnement. C’est l’hiver 1958 au « Rocher noir » tout près de Ménerville dans l’Algérois, et si vous voulez bien me passer l’expression... je m’les gèle! Quand je pense qu’il y a seulement un an (c’est-à-dire un siècle ) je faisais le Joli Coeur à Paris ! 

Les choses s’étaient pourtant bien passées après les classes et mon affectation au Service Presse du Bataillon de Joinville, cette unité étant alors chargée d’incorporer les jeunes athlètes de haut niveau sans pour autant compromettre leur carrière par manque de suivi dans leur entraînement ou leur absence de compétitions internationales. Une initiative originale ayant pour mission d’équilibrer les obligations du service militaire et le maintien en forme de futurs grands champions. Par exemple,  Rivière (cyclisme), Michel Jazy (1500 m.), les frères Cambérabéro (rugby), Darmon (tennis), Tylinsky, Mekloufi ou les Wisnievsky pour le football ont tous, à une période ou une autre, représenté leur discipline au Bataillon de Joinville.   
Pour ce qui me concerne, la « planque en or » qu’était alors le Service Presse des Armées à Paris, offrait entre autres avantages, la commodité de dormir en ville pratiquement chaque soir.  Quand je n’étais pas à Wiesbaden, Bruxelles ou Berlin pour « couvrir » comme reporter-interprète – encore merci à ma connaissance de l’anglais - une manifestation sportive Inter-Armées.  Petit inconvénient pourtant. Mes compétences tant sur le plan journalistique que sportif, étaient des plus superficielles ! Par chance,  les rudiments de base charitablement inculqués par mes collègues du département  Presse (des appelés comme moi mais eux, de véritables journalistes de métier dans le civil) me furent des plus précieux pour acquérir le vernis nécessaire et me permettre de naviguer à vue dans une profession qui en principe,  ne serait pour moi que temporaire de toute façon. Partant de là, il ne restait plus qu’a attendre la Quille et la fin des 18 mois de service réglementaires. Du moins c’est ce que je croyais.

Les « événements d’Algérie » s’aggravant  de jour en jour, le Général de Gaulle accepte de revenir aux affaires. Ce qui par conséquent, rend moins difficile pour les autorités du moment, de sérieusement parler de « probable nécessité d’augmenter les éléments du contingent contribuant au maintien de l’ordre en Algérie dans le but de fournir aux forces militaires déjà engagées, les moyens indispensables au contrôle d’une situation devenue  insurrectionnelle ». En clair : Il faut s’attendre à ce que sous peu, s’opéreront les changements  traduisant cette nuance dans les termes !
Ce qui n’a pas tardé. Le service obligatoire passe de dix huit à vingt neuf mois et « Joli cœur » se retrouve maintenu pour quelque temps avec les éléments du Bataillon de Joinville détachés en A.F.N. ! D’où ma présence dans cette niche de béton par une froide nuit de 1958. Eh oui, me voilà de garde à présent. Attendant avec impatience, emmitouflé dans une couverture douteuse, qu’un de mes petits camarades vienne me relever …       

Mais il n’y avait pas que le crapahutage, les tours de garde ou les corvées au programme. Il y avait aussi les précieuses « perms » exceptionnelles de 24 heures passées à Alger avec mon pote Deman. Pour l’occasion, on se mettait « propres sur nous » et après s’être chacun glissé un Mauser dans la ceinture sous le blouson (ce qui était strictement interdit) nous faisions du stop jusqu’à Ménerville pour y prendre le train. Direction : Alger et deux jours de fête !  Bien qu’une fois rendus dans la grande ville, notre périple restait désespérément  toujours le même : l’après-midi,  les bals populaires où avec l’autorisation de leur grand frère ou de leur cousin, de jolies petites pieds-noirs acceptaient de danser avec nous. Mais attention. Pas touche... 
Le soir, c’était « The gueuleton » au Coq Hardi  suivi de la traditionnelle chasse à la P.F.A.T. ( Personnel Féminin de l’Armée de Terre). Une chasse qui vous l’avez deviné se terminait la plupart du temps par un retour solitaire à l’hôtel, une poignée d’heures de sommeil… et la course au train du retour  !        

Traditionnellement, qu’est-ce qu’on attend d’un « deuxième pompe »  dans l’Armée ? 
Qu’il ferme sa gueule, obéisse aux ordres, et bien entendu, soit capable de dormir en section sans être importuné par les odeurs de pieds, les ronflements et très important, suffoquer de rire à ces fameuses « louffes » (odorantes ou pas, sonores ou pas ) qui font le charme de la vie à vingt dans le même local.  Aussi traditionnellement, dans l’Armée,  que fait (si possible) un appelé deuxième pompe ayant atteint l’âge canonique de 27 ans lorsqu’en embuscade de nuit, un petit con du contingent tout fraîchement nommé sergent, se prend subitement pour John Wayne ? Réponse : Le vieux deuxième pompe fait celui qui n’a pas entendu et ne s’aventure pas (comme le petit con le lui demande) en plein milieu d’un champs éclairé par la lune comme en plein jour, pour voir s’il y a du « fellouze » de l’autre côté !!   
De retour au camp,  l’héroïque baroudeur amateur a bien entendu rédigé un rapport qui restera sans suite, mais on me change évidemment de section dans la semaine qui suit. Avec à présent  un problème supplémentaire à assumer : le stéréotype du genre « Artiste-musicien dans le civil donc branleur », apparaît comme étant douloureusement justifié ! D’autant plus que ce nouvel incident vient s’ajouter à une péripétie précédente au cours de laquelle, pour garer un camion   - vide, heureusement - j’ai raté mon créneau et « légèrement » endommagé le véhicule en reculant droit dans le fossé ! Est-il vraiment nécessaire de parler aussi d’autres broutilles sans réel intérêt pour préciser que mon image « chanteur-vedette-des-scènes-parisiennes-resté-très-simple» en a pris un grand coup ? Sur le plan militaire et pour les John Wayne en puissance de la compagnie, il ne fait plus aucun doute maintenant que  je représente un danger potentiel suffisant pour justifier d’urgence, une affectation plus en rapport avec mes réelles capacités. Par exemple, le mess des officiers ? 
Hélas, mon séjour inespéré dans ce havre de paix devait lui aussi être contrarié par un incident pour le moins fâcheux. Il s’agit en l’occurrence du bref mais impressionnant mitraillage du plafond du mess par un calme après-midi d’été. Une « étourderie »  particulièrement stupide qui par miracle n’a pas tourné au drame. Voilà donc les faits : Ce jour là,  revenant de patrouille, j’ai,  après avoir nettoyé mon P.M,  tiré en l’air le coup de sécurité destiné à vérifier s’il ne restait pas de balle engagée dans le canon. Mal m’en a pris.  Cette manœuvre ne devant s’effectuer que si le logement du chargeur est bien rabattu, la malchance a voulu que mon chargeur et son logement soient toujours engagés. Alors ….. la rafale est partie !  
Une « maladresse » qui par chance, n’eût d’autre conséquences qu’un solide coup de gnôle supplémentaire pour les pauvres sous-offs qui faisaient leur sieste au premier étage, un solide replâtrage du plafond et pour moi, quelques jours de cellule. Ce qui me paraît parfaitement normal car je dois avouer que rétrospectivement, j’en ai encore des sueurs froides. Je ne trouve plus ce mauvais gag à la « Mack Sennett »  aussi marrant que le soir même lorsque avec les copains, on en pleurait de rire dans la chambrée. 
Le rappel de ces péripéties me donne à présent,  une meilleure idée du soulagement qu’ont dû ressentir les officiers, sous-officiers et soldats de la compagnie lorsque fin décembre 59 l’heure de « La Quille » étant arrivée, j’ai grimpé dans le camion pour Alger. A peine rendu dans la Ville Blanche (comme on dit pour faire joli),  me suis retrouvé à bord du « Mers-el-Khébir ». Destination : Marseille. Ensuite ?  Le train pour Paris et enfin : les joies oubliées de la Vie Civile ! 

S’agissant de la minceur de mon dossier militaire,  ma seule frustration sera d’avoir peut-être, là-haut, fait froncer les sourcils à Quintin Bandéras, mon Général de grand-père .
Je m’explique : Ancien esclave et guérillero redouté des espagnols pendant la guerre d’indépendance de Cuba, l’autodidacte Quintin Bandéras a commandé les insurgés de la province d’Oriente et de par sa remarquable efficacité au combat, accédé au grade de Général de Brigade. Bénéficiant à juste titre, de l’incontestable estime du peuple cubain ainsi que de la considération de grandes figures de la Révolution comme Antonio Macéo et José Marti.  
En revanche, durant le siècle s’ensuivit, force est de constater que les prestations martiales de son descendant français furent des plus modestes et loin d’être à la hauteur de ce qu’on aurait pu attendre d’un petit-fils de grand militaire. 
J’espère  que tu ne m’en voudras pas grand-père, mais n’étant pas algérien,  je ne me trouvais pas en la circonstance, dans le camp des insurgés.  

Ce qui est certain par contre,  c’est qu’il m’est apparu comme allant de soi de payer - peut être sans prestige particulier mais le mieux possible- mon tribut à une communauté qui m’a accepté dès la naissance. Je sais que cela peut paraître naïf ou même  franchement ridicule de par sa disproportion, mais je tenais à le dire. Comme je le pense.  

Des « spetzeles » (sorte de « gnocchi alsaciens »), un rôti de porc, un gâteau de chez Bourdaloue le Maître pâtissier installé prés de Notre Dame de Lorette. Le tout, arrosé de vin d’Alsace comme il se doit.  Voilà comment, avec Mamele, nous avons fêté mon retour d’Algérie !  Quel bonheur de la serrer à nouveau très fort sur mon cœur, étant à présent devenu, un civil ayant un peu mûri ! Capable de mieux comprendre comme un presque adulte, les messages qu’elle tentait si souvent de faire passer … Quel bonheur encore,  de revoir son tendre et lumineux sourire de petite fille. C’est certainement ça, qu’on appelle la sérénité …    

La Quille ? Tu t’aperçois que Paris vient d’être « repeint »…  Que l’ex « petit garçon » des voisins a terriblement grandi.  Au point de se demander, avant d’enfourcher sa « Mob » pour en parler aux copains, à quelle espèce  d’humanoïdes tu peux bien appartenir. Par la même occasion, la question se pose de savoir s’il ne serait peut être pas plus avisé de raser les murs jusqu’à ce que tes cheveux soient suffisamment longs pour avoir l’air dans le coup … Ou bien,  paniqué à l’extrême, tu te demandes si quelqu’un ne va pas prendre l’initiative désastreuse de révéler à la Galaxie stupéfaite,  que sur le plan musical tu es nul. Sinon, comment pourrais-tu ignorer combien de semaines Bill Haley est resté No1 du Hit Parade US avec son « Rock around the clock » ?
Voilà ce qui t’attend après deux siècles – dont une bonne partie passée en Afrique du Nord - chez les mecs en tenue camouflée. Ton retour à la vie civile en Métropole? C’est en quelque sorte, comme un passage radical des « youyous » aux « yéyés ». Oui je sais, c’est consternant. Un jeu de mots de très mauvais goût mais je n’ai pas pu résister. Excuse-moi !



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José Bartel chante "Vous qui passez sans me voir" pour la télévision (1961)

Va falloir s’accrocher…

Début 60, les conditions de mise sur le marché  d’un chanteur d’orchestre à la recherche d’un job ne se présentent plus terriblement bien. Ce n’est qu’après  avoir « cachetonné » dans d’innombrables « balloches du samedi soir » avec l’orchestre Pierre Spiers et parallèlement,  participé comme choriste à de nombreuses  séances d’enregistrement, qu’enfin se présente l’occasion de remonter ma formation .    
Un nouveau départ rendu possible grâce à la mise en route rue Arsène Houssay près des Champs Elysées, d’un projet de cabaret-spectacle inédit à Paris, pour lequel il était question de monter un ensemble musical spécialement adapté au style de la boîte. Un orchestre non seulement destiné à faire danser le public mais aussi, susceptible  d’animer scéniquement la salle avant et après chaque  présentation du spectacle. Le nom du club : « Le Soho ». Son promoteur ? Alain Bernardin. L’exceptionnel et indéniable inventeur  du  concept Crazy Horse Saloon. Une formule très singulière et originale - bientôt copiée dans le Monde entier -  alliant numéros visuels et strip tease, musique vivante et musique enregistrée. Le tout,  valorisé par  une chorégraphie particulièrement raffinée et soulignée par d’astucieux éclairages scéniques. 
Au passage, une précision amusante relative à la composition de l’orchestre du « Soho » : Le profil inattendu d’un des membre du groupe (un certain Jean-Claude, notre batteur) qui de jour, étudiait d’arrache pied en classe de percussions au Conservatoire National de Musique de Paris, tout en préparant également la Direction d’Orchestre. La nuit par contre, notre studieux et sympathique percussionniste se faufilait dans les coulisses, entre les créatures de rêve pratiquement nues constituant l’attraction  principale du « Crazy Horse ». Une « pénible obligation », vous en conviendrez, mais il lui fallait bien prendre sur lui pour être en mesure de prendre place dans l’orchestre et arrondir ses fins de mois !  
Bien du temps s’est écoulé depuis, et chacun de nous a bien entendu continué sa route. Jean Claude, quant à lui, a cessé d’être étudiant et se distingue particulièrement comme membre de ce que l’on peut désigner comme l’élite musicale. Je ne serais cependant pas surpris d’apprendre qu’occasionnellement, il lui arrive encore de « faire le bœuf » à la batterie mais pour le plaisir cette fois car l’amusant dans l’histoire, c’est qu’il soit effectivement  question du même et talentueux  Jean-Claude Casadesus : celui qui  aujourd’hui, dirige (entre autres)  le superbe Orchestre Philharmonique de Lille! 
Pour ce qui me concerne, tant sur le plan professionnel que personnel, l’épisode « Soho » aura j’en ai la certitude,  contribué de façon décisive au franchissement d’une étape très importante de ma vie. Une période durant laquelle j’apprendrai à maîtriser mes déceptions, mes peines, et aussi, grâce à Dieu, les réussites et les moments de joie et de bonheur. Comme par exemple, mon mariage et la naissance de mon fils David …

***

Bien que travaillant pour Bernardin, Lola n’évoluait pas sur la scène du Crazy Horse Saloon à l’instar de  « l’Ange Bleu », si cher à Marlène Dietrich !  Non.  Lola, elle, c’était plutôt sur les bureaux qu’elle régnait puisque pratiquement tout ce qui avait  trait à l’administratif ou au secrétariat de la maison mère - Le Crazy Horse Saloon- passait obligatoirement par cette séduisante mais très énergique jeune femme. 

De par sa fonction, « Lola » Moreau était tenue de passer la soirée au « Soho »  une fois par semaine afin de remettre la paie de l’orchestre.  Elle nous rendait parfois d’autres visites. Impromptues celles-là. Qui avaient pour but de tenir le boss informé de la bonne marche de la boîte ainsi que de la réaction du public face à cette nouvelle forme de cabaret-spectacle. C’est donc au « Soho » que Lola et moi nous sommes rencontrés pour la première fois et que dès le début , quelque chose a « cliqué » entre nous. Alors... nous nous sommes revus ! 
Au Club tout d’abord et par la suite, de plus en plus souvent, dans le petit bistro de nuit  où avec les musiciens, nous allions après le travail, prendre un verre et se faire une soupe à l’oignon  ou des tripes à la mode de Caen. Romantique, non ?  Il est facile d’imaginer la suite. Niant l’évidence et en dépit de nos caractères déjà un peu trop opposés (pour ne pour ne pas dire explosifs ) Lola et moi avons décidé de faire un bout de vie ensemble.


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José Bartel double Don Francks dans La Vallée du Bonheur (1968)

Istamboul, le Shadirvan… et tout le bazar.

« Shadirvan », le superbe restaurant dansant de l’Istanbul Hilton Hôtel. Cette immense salle avec vue magnifique sur le Bosphore sera notre lieu de travail pour les six mois à venir. Après le « Soho» et les rigueurs de l’hiver parisien, nous voici à présent en Turquie sous le soleil d’avril  Enfin pas tout a fait car pour l’instant, le Bosphore est plutôt balayé par un vent constant et glacial. Mais qu’importe. En dehors de ce phénomène passager, tout baigne ! L’été approche et nous sommes avec l’orchestre, traités comme des princes. Le fait que le directeur de l’hôtel soit français pourrait y être pour quelque chose. Qui sait ? 
Comme il est d’usage pour un contrat d’aussi longue durée (d’avril à la fin septembre 61) et passés les habituels premiers jours de rodage, les éléments du groupe accompagnés de leurs épouses, se sont mis à la recherche d’appartements à louer en ville. Quant à moi, Lola étant restée à Paris en raison de son job, je compte m’installer à l’Hôtel pour la durée de l’engagement. Un engagement qui par la suite, s’avérera des plus agréable. Jugez plutôt : Le jour : la piscine, le Bazar,  ou plage sur la mer de Marmara. Et le soir ? Les dîners dansants qui s’achèvent à une heure du matin. Ce qui est une aubaine car le touriste, d’où qu’il vienne, se lève tôt pour ne pas rater une miette de l’excursion prévue le lendemain. A savoir : La découverte d’Istamboul !
Quelques mots sur ces fameuses excursions.  Une visite guidée impitoyablement parfaite et chronométrée durant laquelle il est tout juste permis aux  aventuriers d’un jour, d’acheter au prix fort l’incontournable souvenir local. Mais attention , uniquement à l’occasion  des rares moments de temps libre. D’autre part,  il lui est fortement conseillé pour « des raisons d’hygiène » et surtout si le touriste est anglo-saxon, de ne rien consommer d’indigène et d’attendre le retour à l’hôtel pour y déguster son « good old steak », arrosé de soda ou de café au lait. Il faut croire que pour un nombre assez conséquent de voyageurs, le fait de se trouver en Turquie pour la première et probablement dernière fois de leur vie, ne justifie tout de même pas l’expérimentation de la cuisine autochtone ! Aussi authentique et soignée soit-elle. 

Pauvre touriste… Bien qu’il paraisse raisonnable de penser - le turc moyen s’approvisionnant chaque jour en eau potable par bonbonnes au marché local - que le spectre du choléra a depuis des lustres, cessé de hanter le sommeil des nombreux riverains du Bosphore. 
A nous donc les galettes, le Donner kebab, le poisson de la mer noire, les huîtres frites et autres énormes pots de savoureux yaourts. Il y a bien aussi les confiseries, bien que ce ne soit pas tout à fait ma tasse de thé ...  
Mais trêve d’élucubrations orientalo-culinaires car de toute façon,  il va me falloir garder une ligne acceptable. Ce pénible effort étant devenu incontournable de par la proximité d’un événement  capital pour la civilisation occidentale : Lola et moi allons pousser plus avant notre tumultueuse mais passionnée aventure et nous marier le 9 novembre suivant in Bagneux City,  (France) à mon retour de Turquie... Les six mois d’engagement de l’orchestre à Istanbul vont bientôt arriver à leur terme et nous nous préparons, via Paris,  au départ pour notre prochaine étape : « La Luciola » et la «Casina della Rosa» à Rome.  

Fort heureusement, il est réconfortant de constater qu’en 1961/62, la demande d’orchestres de danse spécialisés dans l’animation de clubs, casinos ou grands hôtels internationaux reste toujours assez forte. Ce qui nous permet d’envisager la signature de suffisamment  de contrats susceptibles de nous assurer un futur raisonnable pour quelques temps encore. 
C’est du moins ce que nous pensions jusqu’à l’apparition sur le marché, de nombreux  groupes philippins qui bien que se faisant exploiter pour des cachets rachitiques, ont le culot d’être excellents dans pratiquement tous les styles de musique ! Ils ont par exemple été - grâce aux nouvelles consoles et sonos italiennes ou japonaises - les premiers à reproduire note pour note le top des hit parades  mondiaux. Pour les servir tout chauds au public en un temps record. Se manifestent aussi, dans la foulée, les premiers symptômes de la disparition progressive de ce qu’il est convenu d’appeler « la musique vivante » dans les boîtes, et l‘apparition  de clubs privés accompagnés de leur discutable mais implacable stratégie commerciale basée sur : Le Disque. L’objectif  étant de diminuer les frais de gestion et d’augmenter le chiffre d’affaires en assurant l’animation du club et de la piste de danse  par l’utilisation de 100 % de musique enregistrée, l’approvisionnement en nouveautés (singles ou albums) étant bien entendu assuré gratis par le service promotion des maisons de disques ! 
Il n’est par donc pas difficile d’imaginer que les conséquences de cette approche commerciale - cynique mais financièrement efficace -  ne se feront pas attendre !  

Toutes considérations artistiques ou sociales ne devant surtout pas interférer dans la gestion de ces véritables pompes à fric,  la « musique en boîte » finira par éjecter peu à peu, un sacré nombre de petites formations de la plupart des podiums. Aujourd’hui encore,  peu de salles utilisent régulièrement la formule « live music » pour animer leurs soirées. 
En fait,  à l’exception des Rock groups, des accompagnateurs de vedettes ou des musiciens appartenant aux orchestres conventionnés (Théâtres nationaux, Télévision etc..) , seuls les pianistes de bar, armés de leur connaissance encyclopédique des « standards » internationaux (classiques ou Jazz) peuvent espérer décrocher suffisamment d’emplois réguliers pour survivre. 
La raison étant qu’ils contribuent efficacement - grâce à leur répertoire constamment adapté - à maintenir l’ambiance euphorique et feutrée typique du piano bar américain traditionnel.  
L’euphorie ou le blues. Des états d’âme qui, traités par une musique appropriée, sont presque toujours générateurs de recettes. Pour preuve, dans un   « piano bar américain » certains clients habitués, qu’ils soient euphoriques ou mélancoliques, s’inventeront toujours une bonne raison de renouveler leur verre. Soit pour célébrer un joyeux événement, soit pour noyer leur tristesse! Pour les orchestres constitués, dits « de variété », c’est plutôt le blues qui domine et aucun whiskey ne fera oublier l’approche de la fin d’une époque bénie. Celle où chaque soir, les musiciens se trouvaient en contact avec public et presque toujours, faisaient également partie de la fête.
Mais nous entrons dans les années 60 et tenant compte des circonstances et des prévisibles bouleversements auxquels je vais devoir faire face dans un avenir proche, il m’apparaît prudent une fois encore, d’envisager au plus tôt, une diversification radicale de mes sources de revenus. La nécessité d’une reprise rapide de contact avec les branches les plus diversifiées du métier s’avère donc vitale. Tant sur le plan économique que professionnel .  
Par chance, mes efforts porteront leurs fruits et au bout de quelques semaines de démarches j’étais en droit d’espérer que même si se tarissait ma principale source de revenus - c’est à dire les engagements de l’orchestre à l’étranger -  je serais tout de même en mesure d’assurer la matérielle. D’autant plus que le fait de séjourner à Paris de façon maintenant quasi permanente,  allait me permettre de développer des capacités insoupçonnées  dans les domaines artistiques les plus variés. Pour ne pas dire hétéroclites !  
Par exemple et dans le désordre : Choriste pour séances d’enregistrement, compositeur de « jingles » publicitaires, arrangeur, orchestrateur, chanteur d’orchestre en province, co-animateur d’une émission avec Hubert sur Europe1, invité par le Jack Diéval Jazz Quartet pour une série de concerts radiodiffusés. 
Sans oublier d’occasionnels cachets comme piano bar et surtout, de multiples post-synchronisations de films  tels que le Livre de la Jungle, Le Shérif est en prison, L'Extravagant Docteur Dolittle, etc…

Pour les fêtes de fin d’année ou bien durant la période généralement creuse comprise entre Mai et début Septembre  il m’arrivait aussi, d’être en mesure de reconstituer mon orchestre le temps d’une saison d’été. En France ou à l’étranger. Comme on peut le voir, de précieux emplois intermittents . Sans oublier toutefois mon « cacheton suprême »,  ma cerise sur le gâteau : La Comédie-Française !!!  


Partie 1 (enfance, Marseille), Partie 2 (débuts avec Aimé Barelli, caves de jazz à Saint-Germain-des-Prés), Partie 3 (Monte-Carlo), Partie 4 (Algérie, retour à Paris, Istamboul)... (A suivre)

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