mardi 13 septembre 2016

Décès d'Anne Germain

J'ai l'immense tristesse de vous faire part du décès ce matin de mon amie Anne Germain à l'âge de 81 ans... 

Chanteuse du générique de "L'île aux enfants", voix chantée de Catherine Deneuve dans "Les Demoiselles de Rochefort" et "Peau d'âne", de Duchesse dans "Les Aristochats", de Rita Hayworth dans "La Blonde ou la Rousse", membre fondatrice des Swingle Singers, choriste (pour Gilbert Bécaud, Léo Ferré, Hugues Aufray, Claude François, Michel Legrand, Georges Delerue, Vladimir Cosma, etc.), Anne était avec Christiane Legrand, Danielle Licari et Janine de Waleyne l'une des figures les plus marquantes des studios d'enregistrement parisiens des années 60/70.
Ses qualités d'interprète dans tous ses enregistrements étaient exceptionnelles. D'une musicalité et d'une technique parfaites, elle était également capable de se fondre vocalement dans tous les styles, d'imiter la voix des actrices qu'elle doublait (comme dans le "Popeye" de Robert Altman) ou des chanteuses dont elle faisait les "covers" (à réécouter: la B.O. de "Tout le monde il est beau tout le monde il est gentil" où elle pastiche Sylvie Vartan, France Gall, Gloria Lasso, etc.). 
"Quand j'ai débarqué à Paris, j'ai fait un remplacement comme pianiste dans l'orchestre de Claude Germain. Et j'ai trouvé que la chanteuse avait beaucoup de talent. Quand je suis devenu chef d'orchestre, Anne Germain est devenue ma choriste préférée avec Christiane Legrand. Je suis triste d'apprendre qu'elle nous a quittés" témoigne le grand arrangeur Jean Claudric.
Femme discrète, fuyant les honneurs, Anne était une musicienne passionnée par son métier, par la musique et le cinéma, elle avait une mémoire extraordinaire et m'avait permis d'avancer considérablement dans mes recherches sur les voix de choristes.
(Notre interview, en six parties: http://danslombredesstudios.blogspot.fr/2014/05/anne-germain-chanter-la-vie-chanter-les.html)
En avril dernier, elle avait gentiment accepté d'enregistrer un petit message vocal pour le public de ma soirée "Dans l'ombre des studios fête son non-anniversaire".
Son sourire lumineux et nos coups de fil réguliers où nous discutions "studio" mais aussi de l'actualité, du cinéma, etc. vont énormément me manquer.
Tendres et affectueuses pensées à Isabelle, Victoria et toute la famille...


Petit montage que j'ai réalisé à partir d'extraits de ses apparitions TV (soliste ou choriste) et de ses musiques de films et doublages

J'ai tenté de constituer un petit CV d'Anne Germain (à partir de mes recherches et de ses témoignages), qui ne représente peut-être qu'un centième de sa carrière mais qui permet de recenser quelques uns de ses enregistrements importants:

Musiques de films:

Le Gendarme de Saint-Tropez (1964), musique Raymond Lefebvre, choeurs "Douliou-douliou Saint-Tropez"
Les Demoiselles de Rochefort (1967), musique Michel Legrand, voix chantée de Catherine Deneuve (Delphine), scat solo et choeurs
Le dernier homme (1967), musique Paul Misraki, soliste "Chanson en langue inconnue" (attribuée à tort à D. Licari)
Astérix et Cléopâtre (1968), musique Gérard Calvi, choeurs "Le lion de Cléopâtre"
Madly (1969), musique Francis Lai, soliste générique (duo avec Danielle Licari)
Peau d'âne (1970), musique Michel Legrand, voix chantée de Catherine Deneuve (Peau d'âne) 
L'homme orchestre (1970), musique François de Roubaix, voix chantée de Noëlle Adam (Françoise)
Cannabis (1970), musique Serge Gainsbourg, soliste "I want to feel crazy"
Tout le monde il est beau tout le monde il est gentil (1970), musique Michel Magne, soliste de la plupart des chansons du film
Les mariés de l'an II (1971), musique Michel Legrand, voix chantée de Laura Antonelli (Pauline) (NB: dans la bande-annonce, la chanson est chantée par Christiane Legrand)
Mais ne nous délivrez pas du mal (1971), musique Claude Germain et Dominique Ney, soliste générique (duo avec Danielle Licari) et "Dis, ferme un instant les yeux"
Lucky Luke : Daisy Town (1971), musique Claude Bolling, maquette "I'm a poor lonesome cowboy"
Les malheurs d'Alfred (1972), musique Vladimir Cosma, choeurs
Chobizenesse (1975), musique Jean Yanne et Claude Germain, soliste "Pauvre Bach" et choeurs
Moonraker (1979), musique John Barry, choeurs
Les uns et les autres (1981), musique Michel Legrand, maquette "Les uns et les autres"
Une chambre en ville (1982), musique Michel Colombier, choeurs
Et de nombreuses musiques de films pour Georges Delerue, Vladimir Cosma, Michel Legrand, Claude Bolling, etc.

Musiques pour la télévision:

Anna (1967), musique Serge Gainsbourg, choeurs
Les Saintes Chéries (1970), musique Jean Leccia, soliste générique (duo avec Jean Stout)
Arsène Lupin, épisode "L'écharpe de soie rouge" (1973), musique Claude Bolling, voix chantée de Prudence Harrington (Jenny)
L'île aux enfants (1974), musique Roger Pouly, soliste générique
Les visiteurs du mercredi (1975), musique Roger Pouly, soliste générique
Le loup blanc (1977), musique Vladimir Cosma, choeurs
Les Folies Offenbach (1977), musique Offenbach et Laurent Petitgirard, voix chantées diverses et choeurs
Et de nombreux génériques TV, publicités, etc.

Doublages:

La blonde ou la rousse (1957), voix chantée de Rita Hayworth (Vera)
Les Girls (1957), voix chantée de Tania Elg (Angèle)
Mary Poppins (1964), trio des brebis et des oies, choeurs
My Fair Lady (1964), choeurs
L'extravagant Dr Dolittle (1967), voix chantée de Samantha Eggar (Emma Fairfax)
Oliver! (1968), choeurs
Les Aristochats (1970), voix chantée de Duchesse
Un violon sur le toit (1971), voix chantée de Neva Small (Chava)
L'apprentie sorcière (1971), voix chantée d'une marchande et choeurs
Robin des bois (1973), choeurs
Alice au pays des merveilles (1951, redoublage de 1974), choeurs
Bonjour Sésame (1974), voix diverses
Les aventures de Bernard et Bianca (1977), voix chantée de Bianca (chanson "SOS Société")
Bambi (1942, redoublage de 1978), choeurs
Popeye (1980), voix chantée de Shelley Duvall (Olive)
La Belle au Bois dormant (1959, redoublage de 1981), choeurs
Annie (1982), voix parlée et chantée d'Ann Reinking (Grace)
Fraggle Rock (1983), voix diverses et choeurs

Sur scène:

Le Bourgeois Gentilhomme (1972-1975) à la Comédie-Française, petit solo et choeurs
Les Choéphores (1979) au Cloître des Célestins (Avignon), choeurs
Choeurs pour Léo Ferré (Alhambra 1961), Gilbert Bécaud, Charles Trénet, Tino Rossi, Zizi Jeanmaire, Enrico Macias, Johnny Hallyday, etc.
Représentations internationales avec les Swingle Singers (Maison Blanche, Carnegie Hall, etc.)
Chanteuse d'orchestre (Henri Rossotti, Armand Migiani, Ben, les Trombone Paraders, etc.)

A l'écran:

Chobizenesse (1975), choriste du ballet "L'acier"
Le Gendarme et les Extra-terrestres (1978), une soeur (scène du "Salve Regina")
Tendre poulet (1978), une choriste
Télé-Folies, tous en chaîne (1982), la sociologue du débat télévisé
Chant solo (en playback) deux fois pour "L'île aux enfants"
Groupe vocal "Les Stardust" pour accompagner les "Thés dansants" de Jacques Martin (orchestre: Bob Quibel)
Passages TV des Swingle Singers, des Barclay et des Angels dans diverses émissions
Choeurs pour des émissions de variétés ("Le Palmarès des Chansons", "Chansons et champions", "Podium", "Top à...", etc.) pour Gilbert Bécaud, Jean Sablon, Charles Trénet, Nicoletta, Sheila, Joe Dassin, etc.

Discographie variétés:

Duo "Maître Corbeau et Juliette Renard" avec Jean Gabin (versions française et anglaise)
Duo "La jeune fille et le commissaire" avec Hugues Aufray
Enregistrement en soliste de disque de reprises (Sylvie Vartan, Françoise Hardy, etc.)
Choeurs studio pour Andy Williams, Barbara ("L'aigle noir"), Maurice Chevalier, Claude François ("Belles belles belles", "Si j'avais un marteau", "Le jouet extraordinaire", "Marche tout droit", "Quand un bateau passe", etc.), Léo Ferré ("L'affiche rouge"), Gilbert Bécaud ("Les cerisiers sont blancs", "Charlie t'iras pas au paradis", "Dimanche à Orly"), Sheila, John William, Charles Aznavour, Johnny Hallyday, Alan Stivell, Jean-Roger Caussimon, Régine, Mireille Mathieu, Sylvie Vartan, Henri Salvador ("Count Basie"), Jacques Brel ("Rosa"), etc.

Discographie orchestres et groupes vocaux:

Trois premiers disques des Swingle Singers (Jazz Sebastian Bach, Going Baroque, Swinging Mozart), lauréats de plusieurs Grammy Awards
Titre "Fascinating rhythm" (extrêmes aigus) pour les Double Six
Groupes Les Masques, Les Barclay, Les Angels, Les Riff, The Jumping Jacques, etc.
Chanteuse d'orchestre soliste pour Armand Migiani, Jean Leccia, Bernard Gérard et les Trombone Paraders (Benny Vasseur/André Paquinet)
Voix de soutien pour Les Parisiennes et Les Surfs

Discographie comédies musicales:

Paris Populi (1974), petits soli et choeurs
La Fugue (1978), choeurs (et enregistrements en soliste des maquettes, piano Alexis Weissenberg)

Discographie jeunesse:

Disques de reprises Disney (Adès, Disneyland, Le petit ménestrel): Merlin l'Enchanteur (voix chantée de Mme Mim), Alice au Pays des Merveilles (voix du lapin blanc dans le medley, et choriste dans le disque avec Jeanine Forney), Le Livre de la Jungle (voix chantée de Mowgli), Suzy le petit coupé bleu (soliste)...

Musiques d'attractions:

Chansons pour divers grands cabarets parisiens.
Choeurs pour Disneyland Paris

Radio:

Les cinglés du music-hall (de Jean-Christophe Averty): duos avec Sacha Briquet, Bob Martin, etc.

Ecriture de chansons:

Chansons composées et écrites avec Claude Germain, interprétées par divers groupes vocaux (Les Souingue, Charlatan Transfer, etc.)


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jeudi 1 septembre 2016

Le procès du doublage

Après la Libération les débats pro et anti-doublage enflammaient déjà les médias. 
Mardi 10 juin 1947, l'émission La Tribune de Paris proposait un débat sur le doublage enregistré la veille, avec pour intervenants:
-Paul Guimard (présentateur)
-Pierre Laroche (au "ministère public")
-Georges Sadoul (à "la défense")
-Jacques Becker (réalisateur)
-Carlo Rim (scénariste)
-Roger Bourgeon (comédien)
-Edouard Gross (Gaumont)
-Jean Laurence (Warner Bros)

Les arguments sont parfois creux et de mauvaise foi, le ton assez péremptoire, les intervenants pas à leur place (Qui est ce Roger Bourgeon qui se dit comédien en "doubling"? Aucune voxographie, ni film ou pièce de théâtre référencés sur IMDB ou Les Archives du Spectacle), le doublage bien mal défendu par ses représentants, mais cette émission que je vous propose en exclusivité sur "Dans l'ombre des studios" est un vrai document historique. 




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samedi 13 août 2016

Mémoires de José Bartel (Partie 3)

Musicien, chef d'orchestre, directeur artistique, comédien, chanteur, etc. José Bartel (voix de Guy dans Les Parapluies de Cherbourg et du Roi Louie dans Le Livre de la Jungle) était un artiste à multiples facettes. 
Quelques mois avant sa disparition en 2010, il avait fini d'écrire ses souvenirs (intitulés: Faire comme si... Ou l'enrichissante mais peu lucrative balade d'un mec qui avait les dents trop courtes), que je vous propose de découvrir ici en exclusivité sous la forme d'un "feuilleton", publié avec l'aimable autorisation de sa veuve, Norma, et de son fils, David.

Dans le précédent épisode (Partie 2), José raconte ses débuts à 14 ans dans l'orchestre d'Aimé Barelli...


MONTE CARLO… MON PREMIER ORCHESTRE !


Octobre 1954, Aimé Barelli me fait un cadeau  inoubliable. Cette année-là, le cha-cha et la  bossa nova pointant de plus en plus le nez sur les pistes de danse, Aimé me propose de monter pour la saison d’hiver à Monaco, une petite formation destinée à assurer le répertoire typique en alternance avec le grand orchestre.  
Je suis abasourdi, bouleversé et particulièrement ému car n’étant pas par nature, rongé par l’obsession de la réussite sociale, je suis parfaitement heureux d’exercer un métier  qui me permet de baigner dans la musique sans pour autant avoir les responsabilités d’un chef d’entreprise  Jamais,  je n’aurais osé imaginer ce qui m’arrive.  A 22 ans, pour les Fêtes de fin d’année puis les six mois que durent les saisons d’hiver au Casino de Monte Carlo,  je vais diriger mon premier orchestre! Une fois encore, l’imagination et le « faire comme si » semblent me protéger...  Si tout se passe bien je pourrai même, avec la bénédiction d’Aimé envisager de pousser l’expérience jusqu’à en faire, mon activité professionnelle permanente dans le futur.  Et c’est bien ce qui arriva … 
Mes précédents séjours en Principauté comme jeune chanteur d’orchestre m’ont toujours donné l’impression d’être en ballade dans une sorte de cité magique. Un lieu d’exception, peuplé de personnages ne faisant que jouer un rôle conventionnel. Des personnages qui impérativement, devaient correspondre au cinéma que se faisait dans sa petite tête le « Parigot » de la rue Foyatier, le «Gone » de la Guillotière , ou le « Niston marseillais » 
Ce film, bien entendu, n’excluant aucun cliché : à/ A Monte Carlo le milliardaire « milliarde »  b/  Le joueur devient  (peut être) riche.  c/  l’Hôtel ne peut être que « de Paris ». d/ Le businessman est forcément grec, italien ou américain. e/  Le danseur mondain russe blanc, espagnol ou plus prosaïquement, lyonnais. Quant aux superbes Monte Carlo Girls elles sont, elles, censées succomber au charme du très modeste mais avouons-le, irrésistible ( ?) chanteur de l’orchestre ! … Voilà pour mon cinéma !

En réalité, mes toutes nouvelles responsabilités se chargeront de rapidement remettre tout ça en ordre. Du moins pour quelques temps...En attendant, pour en revenir à 1954 et aux quelques jours  précédant les débuts de mon premier orchestre à  Monte Carlo : Nous sommes fin prêts… et morts de trac ! Cette grande trouille s’expliquant  par le fait qu’après avoir pris conscience de la chance qui m’était offerte, je m’étais trouvé dans l’obligation absolue de relever le challenge et créer en moins de trois mois,  un « Combo » de style sud-américain qui tienne la route ! 
C’est dire s’il m’a fallu ramer comme un dératé  pour régler d’urgence et en priorité, les quelques « menus problèmes » qui se posaient sur le plan pratique et artistique afin d’être le plus « en place » possible au moment du départ pour la Principauté.  
Ces « menus problèmes » ?
Constituer puis apprendre un répertoire cubain / brésilien valable et de qualité. Ensuite, écrire les arrangements et trouver les musiciens adéquats  (pianiste, guitariste, contrebassiste, ténor sax, trombone ou trompette plus un batteur/percussionniste.) afin de rapidement établir un planning de répétitions le plus efficace possible  
Enfin, commander au tailleur habituel de l’orchestre Barelli - mais cette fois à mes frais  -  deux jeux de costumes pour les membres du groupe et votre serviteur. Vous voyez la galère ?    
Dieu merci, notre « Première » à  Monaco c’est super-bien passée et la qualité du groupe s’étant confirmée tout au long du contrat,  le ré-engagement  pour l’été au Monte Carlo Sporting Club a suivi… Avec en prime, des  propositions pour les saisons automne / hiver et printemps /été de l’année suivante !
En conséquence, avec la  perspective d’engagements à Monte Carlo pour les années à venir, il m’apparut alors logique – bien que toujours basé à Paris – d’organiser mon installation à Monaco de façon plus rationnelle. Ne serait-ce que dans le but de mettre à profit une certaine stabilité  due à la régularité de mes contrats pour reprendre ce qui avait pour une grande part, motivé mes tentatives infructueuses d’entrée au Conservatoire. A savoir : Une étude plus  approfondie de la composition musicale me permettant d’accéder sans préjugés, à l’univers  coloré de la création musicale tous azimuts. Qu’elle soit d’inspiration populaire, jazz, sud américaine et aussi, pourquoi pas, classique  .
Cette stabilité temporaire favorisera-t-elle la matérialisation de ce vœu en dépit de mon mince bagage académique ?   Une rencontre heureuse va bientôt favoriser ce début de mutation …

***

Un soir au  Cabaret du Casino,  notre série vient de s’achever et la grande formation sur le point d’enchaîner.  Je m’apprête donc à prendre une trentaine de minutes de pause lorsqu’un des maîtres d’hôtel s’approche pour me dire que des clients m’invitent à prendre un verre à leur table. Il s’agit en fait de Charles et Lillan Matton, un jeune couple d’habitués avec lesquels j’ai déjà eu le plaisir de sympathiser au cours de précédentes rencontres chez des amis communs. 
Il faut bien dire que ce Charles Matton est un jeune homme assez  surprenant et particulièrement original. D’une rare courtoisie, ce fils de parisiens réfugiés à Monaco pendant la guerre, loge en permanence à l’hôtel Excelsior  géré par son incorrigible joueur de père. Comme de coutume, Charles joue avec ravissement de son aspect Lord Byron, Debussy et aussi, de son côté Scott Fitzgerald mais qu’on ne s’y trompe pas . Ce « fils de famille » soit-disant désoeuvré et à l’abri du besoin est en réalité, un bourreau de travail qui  entamera (en attendant  la consécration)  une très fertile carrière de peintre et de sculpteur. C’est évident. Il n’y pas un instant de vie à perdre pour ce faux Dandy de 18 ans amateur de grosses vestes de velours, de casquettes 1920, de chaînes de montre avec gousset,  de cannes à pommeau d’argent, de manteaux  assortis d’un col de fourrure et parfois même, de Bentleys d’occasion !

Et puis bientôt, pour Charles, ce sera l’imprévu : La rencontre avec une jeune suédoise (de « bonne famille » comme il se doit )  et dans la foulée,  la demande en mariage.  La dynamique Lillan  abandonnera sans hésitations sa condition de  touriste scandinave pour le statut d’épouse de « Génie-peintre- résident- monégasque » et en moins de temps qu’il ne faudra à la famille pour le réaliser, donnera  naissance à leur petit Yann... Bien qu’étant pratiquement du même âge mais de milieux et de tempéraments diamétralement  opposés, le courant est vite passé entre Charles et moi.  Avec toutefois, un certain « plus » pour moi car étant donné la faiblesse de mon éducation et de mes connaissances en Art pictural, je me suis indéniablement enrichi culturellement a son contact.  A maintes reprises, au fil de nuits durant lesquelles nous refaisions le monde en compagnie de quelques copains,  nous étions quelques fois rejoints par César, (le sculpteur) venu « en voisin » de Marseille et qui à l’occasion, acceptait d’aborder avec nous ce sujet de la plus haute gravité ! 
Pour redevenir sérieux, c’est bien au cours de ces rencontres impromptues  que   l’opportunité me fut offerte de compléter une partie appréciable des lacunes résultant d’une scolarité assez chaotique … C’est aussi grâce à ces discussions sans fin que j’ appris à « ouvrir les yeux » et ressentir le besoin quasi instinctif à présent, de découvrir ce qui se trouve plus loin dans le Monde … où  peut-être,  de l’autre côté de la rue. 
Quoi qu’il en soit, cette partie de ma jeunesse passée en si bonne compagnie me permit d’en apprendre un peu plus sur l’Art et la diversité de ses formes d’expression. Qu’elles soient  littéraires, musicales, plastiques, picturales. 
Enfin, je pense être en mesure à présent de réaliser l’importance de l’humilité chaque fois que le privilège me sera donné d’apprécier le talent de ceux qui dans le passé comme de nos jours, ont su imaginer un langage capable d’émouvoir le plus grand nombre.  

La création artistique… Cette tendre et perpétuelle tentative d’évasion trop souvent mise au placard par de soit-disant experts. Ces froids et pontifiants détenteurs de La Vérité qui lorsqu’ils sont priés de définir en termes simples et généreux ce qu’ils pensent avoir compris d’une création, demeurent tout aussi rébarbatifs. Ce manque d’humilité me rend perplexe.   
C’est une évidence paraît-il : La Culture est ouverte à tous. J’ai  cependant la pénible impression que celle-ci ne soit généralement accessible qu’à ces fameux experts.
Ceux-là même qui bien que n’étant pas spécialement attirés par la création artistique, sont par contre gratifiés d’une excellente mémoire. Ce qui en soi, ne pose pas grand problème. Par contre, l’agaçant c’est que la mémoire, ce précieux avantage, soit plutôt l’apanage de « penseurs » qui, c’est bien dommage,  ne pensent pas vraiment nécessaire d’aller à la rencontre de l’imaginaire. Persuadés qu’ils sont d’avoir hérité du Savoir par naissance !
La Culture ? En fait,  j’avoue qu ’aujourd’hui,  le mot continue de me faire un peu peur. Alors que j’aimerai tant lui sourire … 
N’étant pas linguiste et encore moins philosophe, force m’est de constater que je n’ai toujours pas trouvé de réponse satisfaisante permettant d’expliquer ma gêne, ma méfiance et probablement mes complexes, chaque fois qu’il m’arrive d’échanger des propos avec d’heureux élus considérés comme spécialistes patentés.  Mais laissons tomber mes pseudo philosophiques et « emmerdatoires » dissertations. Ne serait-ce que pour parler plutôt, de la naissance et des conséquences positives d’une grande et durable amitié... 

***

Il semblerait que pour Matton comme pour moi,  ce fut la découverte progressive de nombreux points communs qui dans un premier temps, favorisa  le développement de notre amitié. Ensuite, je pense que ce seront l’estime et une affection quasi fraternelle qui dès le début de notre  travail en commun déclencheront notre enthousiasme et notre ambition. Le souvenir de cette association fait  partie de mes souvenirs les plus chers car  il correspond   aux moments heureux et productifs qu’apporte  la jeunesse. Tout cela ajouté au plaisir de travailler en parfaite osmose à la conception de projets apparemment hors de portée !  Comme par exemple « Le Jeune Homme et la Mort », un ballet dont Charles avait imaginé l’argument, dessiné les décors ainsi que les costumes  et pour lequel j’avais écrit la  musique. Parmi les Etoiles se produisant alors sur la scène de l’Opéra de Monte Carlo, Ethery Pagava et André Eglevsky étaient de ceux auxquels nous rêvions pour interpréter notre petit chef-d’œuvre (!) mais hélas, ce rêve ne se concrétisa jamais.   

Par contre, entre 49 et 50, d’autres projets verront tout de même vu le jour, avec comme point de départ, la sortie en salle d’un court métrage :  « La Pomme »,  notre première expérience cinématographique. Puis en 70 sortit le fruit notre deuxième collaboration : Un véritable film long métrage intitulé :  L’Italien des Roses avec pour acteurs principaux : Richard Borhinger et Isabelle Mercanton. Accompagnée pour le générique, de la voix, le piano, et le talent d’Eddy Louiss, cette production sera d’ailleurs nominée pour la Mostra de Venise. 
Il y eut  plus tard un autre film : Spermula. Une création commune que bien sûr,  je ne renie pas. Mais … 

De part mes engagements répétés en Principauté  j’eu ainsi le rare privilège pendant près de quatre ans, de vivre une partie de l’année un pied à Monte Carlo et l’autre à Paris, dans mon repaire favori :  La Pension Sainte Marie ! 
Tenu par André Mahard  (un copain russe blanc) et sa Maman, l’Hôtel Pension Sainte Marie se  distinguait par son côté « havre de paix, d’amitié » mais surtout et presque toujours, source de franche rigolade. Un refuge principalement fréquenté par des musiciens, des comédiens, des chanteurs, des paroliers etc. A point  qu’il était facile de l’imaginer, à deux pas des Batignolles,  comme un bout du Montparnasse des années 20 ayant émigré rive droite.
 La bohème quoi !  Pour preuve, s’y croisaient dans les étages ou dans la grande salle à manger donnant sur un petit parc intérieur, des habitués aussi divers que Michel Legrand, les comédiens Bernard Noël et Claire Maurier, le pianiste Raymond le Sénéchal, le guitariste Marcel Bianchi, le sociétaire de la Comédie française Robert Hirsch, l’humoriste Francis Blanche ou l’architecte Pouillon. Autre félicité, chaque soir, immédiatement après mon travail avec l’orchestre, venait le moment d’entamer mon indispensable circuit nocturne avec en tout premier lieu, Saint Germain des Prés. Ensuite, venaient les boîtes «chicos » dites  « dans le vent » comme l’Epis Club, Régine, le club Princesse chez Castel etc …  Dans ces discos pour  « Happy few » (Lire « People » !) où le Disco s’était irrémédiablement installé, on était certains de retrouver aux heures les plus tardives, la plupart  des incorrigibles oiseaux de nuit du moment ! 
Par exemple chez Castel. Dans le désordre mais toujours au bar :  Marc Doelnitz,  les frères Deffes,  Sacha (Distel), Serge Gainsbourg, Philippe Lavil,  Jean Castel évidemment et avec mention spéciale, mon ami Ben. L’irremplaçable et merveilleux Ben, roi du Cha-cha-cha à Paris et chef d’orchestre du Lido …Hélas tout cela devait pourtant bien prendre fin un jour. Ce qui fut le cas lorsqu’à l’ automne 1957, je me suis trouvé dans l’obligation d’arrêter toute activité professionnelle et de cesser mes allers et retours entre Monte Carlo et Paris.  La raison de ce bouleversement ? 

Mon départ imminent pour le service militaire (alors obligatoire) avec pour conséquence, en tout premier lieu, l’éloignement d’avec Maman, suivi d’une perte totale de contact avec le métier. Sans négliger les problèmes d’argent qui forcément, ne peuvent que s’accentuer au cours d’une absence forcée de 24 ou qui sait, de 29 mois peut-être. Une perspective d’avenir inquiétante parmi tant d’autres qui pour Mamele et moi,  n’était pas des plus réjouissante à considérer.


Partie 1 (enfance, Marseille), Partie 2 (débuts avec Aimé Barelli, caves de jazz à Saint-Germain-des-Prés), Partie 3 (Monte-Carlo)...

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jeudi 28 juillet 2016

Raoul Curet : rencontre au soleil

A bientôt 96 ans, Raoul Curet fait partie des doyens du cinéma, de la chanson et du doublage. Je l’ai interviewé l’été dernier à côté d’Aix-en-Provence où il est retiré avec son épouse depuis quelques années.  Rencontre avec un très sympathique comédien aux souvenirs vifs, qui fut la voix française de Glenn Ford et le soliste principal et arrangeur du quatuor Les Quat’ Jeudis…

« Je suis né en 1920. La Deuxième Guerre Mondiale a touché de plein fouet ma génération». Fils d’avocat, Raoul Curet habite à Manosque chez ses parents. Il se passionne pour le théâtre. « Les dernières années de collège, j’avais  en permanence dans mon sous-main le supplément théâtral de La Petite Illustration ou des bouquins comme les lettres de Musset, les pièces de théâtre en un acte de Guitry, etc. Je rêvais de monter un spectacle, ce que j’ai fini par faire avec les copains. »
Il joue alors en amateur l’un des grands succès de l’époque, Les Jours Heureux de Claude-André Puget, en reprenant le rôle créé par François Périer.  « Cette pièce avait un avantage : tous les rôles étaient faits pour des gens de notre âge ».

Il commence une carrière d’officier pilote dans l’Armée de l’air, avant de la quitter. « L’aviation était une passion, mais pas l’armée ». Menacé d’intégrer le STO et de partir pour l’Allemagne, il passe sur les conseils du grand résistant Max Juvenal, ami de son père, le concours pour être moniteur de culture physique pour des chantiers de jeunes travailleurs.
« Affecté au camp de bûcheronnage des Sauvas (Hautes-Alpes), un jour je vois arriver deux taxis avec des garçons qui ont pratiquement mon âge. Ils me disent qu’ils sont une équipe de cinéma appartenant au Centre artistique et technique des jeunes du cinéma (Nice) et qu’ils recherchent des décors pour tourner un film qui s’appelle « On demande des hommes ». Je leur fais visiter le camp, ils le trouvent à leur goût, et me proposent de tourner mon propre rôle, sous réserve d’être disponible pour aller à Nice tourner les raccords en studio. C’est ce qui s’est produit. Cette équipe était formée d’un jeune metteur en scène, René Clément, qui est devenu brillant, de Henri Alekan, grand directeur de la photographie  qui révolutionnait l’éclairage du cinéma par ses recherches, la façon d’utiliser les projecteurs, etc. et de Claude Renoir à la caméra. »
Après ce tournage, Raoul Curet laisse tomber le bûcheronnage et s’inscrit au Centre artistique et technique des jeunes du cinéma, où il se retrouve en classe avec le jeune Gérard Philipe. «Gérard Philipe était doué d’un talent et d’un charme immédiats, insolents. Il était comme il me l’a dédicacé sur une photo « mon meilleur ami de théâtre » ».  

Glenn Ford
Bien que retourné dans l’aviation après la guerre, une amie à lui, Catherine Dotoro, devenue adaptatrice de dialogues pour les doublages de la Columbia, lui propose de passer des essais pour du doublage.
« Je suis allé à Gennevilliers en uniforme d’aviateur pour passer le test, j’ai été accueilli par Serge Plaute qui était un homme charmant, responsable des doublages de la Columbia.
Il me demande « Avez-vous déjà fait de la synchro ? » et au culot je réponds « Oui » (rires). Je voyais sur l’écran défiler un acteur, Glenn Ford, que je voyais pour la première fois et sur lequel on essayait les voix de tous les comédiens présents ici, dont certains étaient parmi les voix les plus connues de l’époque. Toute la fleur des jeunes premiers était là. Après avoir passé plusieurs boucles où nous étions de moins en moins de comédiens présents, il me dit « J’ai une bonne nouvelle pour vous, c’est vous qui êtes choisi », je lui demande « -Je tourne quel jour ?» « -Comment, quel jour ? C’est toute la semaine !» ». C’est ainsi que mon premier doublage a été le western « Les Desperados ». Et Serge Plaute n’a pas attendu de voir « Les Desperados » monté pour me confier un autre Glenn Ford, « Gilda » (1946).  J’entrais par la porte royale dans la synchro, qui était un milieu très fermé. »

A part quelques autres films avec Glenn Ford, et une poignée d’autres acteurs intéressants (dont Martin Balsam dans Le Crime de l’Orient-Express (1974), Richard Attenborough dans Brannigan (1975), etc.), Raoul Curet n’aura en doublage principalement que des petits rôles. Parmi ses bons souvenirs, le doublage de My fair lady (1964) où avec Jacques Balutin il doublait en texte et en chansons l’un des copains du père d’Eliza (doublé par Jean Clarieux).
« Moi qui suis méridional avec « la pointe d’ail » comme disait Plaute, je m’étais fait une spécialité des voix à accents. Je doublais les indiens, mexicains, tout ce genre de personnages. J’en ai fait à la pelle. C’était plutôt du tout-venant, alimentaire, mais ça m’amusait et ça me permettait de rester dans le milieu et de fréquenter de bons comédiens dans leur genre ».

Contrairement à la plupart de ses camarades qui ont commencé le métier par le théâtre avant de passer par la synchro, c’est donc l’inverse qui s’est produit pour Raoul Curet. « Grâce à la synchro, j’ai rencontré de nombreux comédiens qui m’ont fait passer des auditions pour le théâtre et le cinéma. C’est en intégrant la Compagnie théâtrale Grenier Hussenot que j’ai rencontré mon vieux Carel. Je n’ai pas beaucoup de grands amis parmi les comédiens. Parmi ceux qui comptent, Roger a probablement été le plus proche. Il a découvert très jeune sa faculté à imiter, à faire des voix. Il en a fait sa spécialité, mais il est en dehors de ça un grand comédien »

Chez Grenier Hussenot, Raoul Curet reprend pour Les Gaîtés de l’Escadron le rôle tenu au cinéma par Fernandel. Il se marie en 1952,  son épouse est toujours à ses côtés après plus de soixante ans de mariage. « Nous nous sommes mariés un jour de relâche des "Gaîtés de l’Escadron". Tous les copains, Georges Wilson, Roger Carel, etc. nous ont fait la surprise de nous attendre sur le parvis de l’Eglise Saint-Roch dans les costumes du spectacle. Nous avons fait la une de France Soir le lendemain ! ».

Les Gaîtés de l’Escadron sont à l’origine d’un autre tournant décisif dans la vie de Raoul : « Trois fois pendant le spectacle il y avait des changements de décors, un taps tombait sur l’avant-scène, on changeait le décor derrière, et pendant ce temps, devant le taps les Frères Jacques chantaient une chanson. »
Les Frères Jacques connaissent alors un énorme succès. Très demandés par les maisons de la culture et diverses salles, ils finissent par quitter le spectacle. Un jour Jean-Pierre Grenier demande quatre volontaires pour les remplacer. « Moi qui rêvais alors de comédies musicales, je lève la main. Nous nous réunissons avec les trois autres, et Grenier nous dit « On vous donne les partitions et les textes, vous vous démerdez ». J’étais le seul à avoir appris le piano et le violon. Et c’est sur mon violon, dans ma chambre de bonne, que j’ai écrit les arrangements, qui étaient différents de ceux des Jacques. »

Ce quatuor prend pour nom « Les Quat’ Jeudis ». « Nous avons fait une carrière relativement importante dans le music-hall, au détriment pour moi de ma carrière de comédien. Les onze ans que j’ai passés avec Les Quat’ jeudis, si je les avais passés à faire Raoul Curet, je serais certainement sensiblement plus haut que là où je suis resté. »
Le quatuor est constitué de Raoul Curet, André Fuma, George Denis et Henri Labussière, remplacé un an et demi plus tard par Roger Lagier, qui leur avait été recommandé par Odette Laure.

Les Quat’ Jeudis enregistrent quelques inédits mais aussi pas mal de reprises, comme « Les Croquants » et « La Marine » de Georges Brassens,  qui était un ami et voisin. « Ma femme et moi habitions rue Didot, voisins de la « Jeanne » de Brassens, et Brassens habitait pas loin, impasse Florimont. Il était adorable, et m’a aidé à acheter ma première voiture, avec laquelle nous avons fait la première tournée des Quat’ Jeudis. »

Autre titre, « Alors raconte » de Bécaud. « Quand j’ai entendu la version de Bécaud et celle des Compagnons de la Chanson, j’ai trouvé que tous deux étaient passés à côté de la chanson, qui est un sketch qu’il faut traiter comme un sketch, en rajoutant des paroles sur des fins de phrase. Nous avons fait notre version qu’on a traînée pendant onze ans. »


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Les Quat' Jeudis (soliste: Raoul Curet) chantent "Alors raconte" (1956)

Les Quat’ Jeudis reçoivent un grand prix du disque de l’Académie Charles Cros pour Les Chantefables, poèmes de Robert Denos mis en musique par Jean Wiener et arrangés par Raoul, illustration de Jean Effel et présentation de Jean Cocteau. « Nous avons eu ce prix mais c’était très spécial car ça s’adressait à un public particulier et nous n’avons pas eu le succès qu’on aurait pu avoir. Par la suite nous avons enregistré Les Chantefleurs qui est d’ailleurs musicalement plus réussi que le premier. »

Les Quat’ Jeudis continuent le théâtre et sont même engagés… aux Etats-Unis ! « Nous avons fait une carrière internationale car nous avons terminé par « Show Girl », une comédie musicale qu’on a jouée pendant trois ans aux Etats-Unis, d’abord au Eugene O’Neill Theatre de New York, puis dans quarante-cinq villes réparties en trente-sept états américains. La vedette du spectacle était Carol Channing qui était une énorme star de Broadway. C’est elle qui avait créé Lorelei dans « Les hommes préfèrent les blondes ». Elle ne faisait pas beaucoup de cinéma car elle avait un regard globuleux, on l’appelait "Popeye".  C’était une superbe vedette. »

Considérés plus comme des comédiens que comme des chanteurs (ils sont surnommés « Les Comédiens de la Chanson ») au grand regret de Raoul pour qui l’aspect musical prend une grande place, Raoul dissout le groupe en rentrant des Etats-Unis, convaincu que c’est le moment ou jamais de revenir au théâtre, n’étant pas encore oublié dans le métier.
C’est grâce aux amis du doublage qu’il reprend du service peu à peu dans le théâtre et le cinéma.

Puisque nous parlons ensemble de comédie musicale et de doublage, je lui demande s’il ne serait pas par hasard la voix chantée (non-créditée) d’Aubin, le garagiste des Parapluies de Cherbourg (1964). A cette question, il chantonne, comme s’il l’avait enregistrée la veille « Ah le petit con depuis qu’il a quitté l’armée, il se conduit comme le dernier des voyous ».
« Je connaissais Michel Legrand et je trouvais son travail fantastique. La comédie musicale n’était pas la tasse de thé des français, alors que j’en rêvais, je me voyais en Gene Kelly ! J’étais aussi un ami intime de Claire Leclerc (voix de Tante Elise). Ah, « la voix claire de Claire Leclerc »... Mais c’est surtout Jacques Demy que je connaissais et qui m’aimait beaucoup. Il m’avait même engagé pour une publicité pour les shampoings Dop, j’avais mis une perruque car je perdais déjà mes cheveux (rires). »

Pour la télévision, on peut voir Raoul Curet dans tous les grands feuilletons de l’époque : Rocambole, Le temps des copains, L’homme de Picardie, Le chevalier de Maison Rouge, etc.

Avec Les Quat’ Jeudis, Raoul Curet tourne dans Nous irons à Monte-Carlo (1951) avec Ray Ventura. « On jouait dans les scènes, on chantait, et je jouais du violon avec l’orchestre. Ray Ventura était adorable. Il avait l’élégance d’un grand homme d’affaires. C’est à cette époque que j’ai fait connaissance de son neveu, Sacha Distel, qui est devenu une relation amicale. »


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Raoul Curet (chant/saxophone) aux côtés de Max Elloy, Henri Genès, Philippe Lemaire, etc. 
dans Nous irons à Monte-Carlo (1951)


Raoul Curet dans "Rocambole"
Il joue « en solo » dans pas mal de films pour Chabrol, Deville, Molinaro. Quelques rôles marquants : le projectionniste du Viager (1971) de Pierre Tchernia, Monsieur Vincent dans La Gloire de mon père et Le Château de ma mère (1989) d’Yves Robert (qui lui avait proposé initialement le rôle du curé), le commissaire dans L’homme à la Buick (1968) de Gilles Grangier, avec Fernandel. A propos, de l’acteur, il se souvient : «  Avec moi, Fernandel était charmant. Je l’ai fréquenté semaine après semaine pendant des mois car il faisait partie d’une émission de radio patronnée par Ricard, « Les contes de Provence » sur Radio Luxembourg. Toutes les semaines il jouait dans un conte de Provence sélectionné ou dans ses souvenirs personnels réécrits par Yvan Audouard. Quand on distribuait les rôles au début de chaque séance, il demandait « -Qui joue ce personnage ? –Raoul, - Vé, le comique ! ».  L’émission était parrainée par Ricard, mais comme il n’aimait que le Pernod il avait son verre de Pernod et la bouteille de Ricard à côté. »
A propos des rôles « méridionaux » dans lesquels il a souvent été « casé », comment ne pas évoquer un autre spécialiste du genre, l’acteur Marco Perrin. « Marco était un très bon copain. Quand je pense que je suis allé le chercher sur un tabouret de bar pour lui proposer de  faire de la radio avec moi. Je l’avais vu la veille dans une télé dans laquelle il était très bon ».


Raoul Curet et votre serviteur
Parmi les derniers films dans lesquels il a joués, L’enquête corse (2004) et le téléfilm Les filles du calendrier sur scène (2004) : « Je jouais un très vieux monsieur sur un fauteuil roulant. Ils ont tourné ici… »

Il coule depuis une retraite bien méritée, dans la région qui l'a vu naître...


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vendredi 8 juillet 2016

Mémoires de José Bartel (Partie 2)

Musicien, chef d'orchestre, directeur artistique, comédien, chanteur, etc. José Bartel (voix de Guy dans Les Parapluies de Cherbourg et du Roi Louie dans Le Livre de la Jungle) était un artiste à multiples facettes. 
Quelques mois avant sa disparition en 2010, il avait fini d'écrire ses souvenirs (intitulés: Faire comme si... Ou l'enrichissante mais peu lucrative balade d'un mec qui avait les dents trop courtes), que je vous propose de découvrir ici en exclusivité sous la forme d'un "feuilleton", publié avec l'aimable autorisation de sa veuve, Norma, et de son fils, David.

Dans le précédent épisode (Partie 1), José raconte son enfance: un père musicien cubain, et un apprentissage du chant, de l'anglais et des claquettes auprès du big band d'un bataillon militaire noir-américain basé à Marseille à la Libération.

L’AUDITION !

1946 -  Encore quelques marches et nous serons au bas de l’escalier qui chaque soir, mène les clients de l’entrée sur rue à la piste de danse du Caroll’s, le célèbre « night-club à la mode »  de la rue de Ponthieu. Cet après-midi là, l’orchestre maison est en pleine répétitions et d’après Papa - qui a pris l’initiative d’organiser cette rencontre- le moment est idéal pour me présenter et pourquoi pas,  passer une audition pour la place de chanteur dans l’orchestre d’Aimé Barelli. La formation « qui monte » comme on disait alors ! 
Une audition, en tant que tel, n’a généralement rien de particulièrement exceptionnel mais en l’occurrence, les quatorze ans du postulant chanteur d’orchestre professionnel semblent pour le moins intriguer Aimé et les membres de l’orchestre. A-t-il tout d’abord été amusé par mon culot ? Etonné par une certaine facilité dans ma pratique de l’américain ? Etait-ce dans la façon de chanter les standards ou bien, des éléments de style révélant une initiation au Jazz, inattendue chez un gamin de mon âge ?  
Je ne le saurai jamais, mais qu’importe. Quelques pas de claquettes, un « Hey ba ba re bop » et un « Caledonia » plus tard, l’affaire était dans le sac.  Aimé Barelli était convaincu de mes capacités et  j’étais engagé.  Je serai dorénavant pour le public (dixit Aimé) :  « Notre chanteur mascotte : Jo Bartel » ! 
Enfin devenu un vrai professionnel avec un vrai job et une vraie paie, je pouvais à présent envisager la  venue de Mamele sur Paris. Ce qui se réalisa courant 1947 et rendit possible notre installation dans un studio de peintre rue de Navarin, tout près de la place Pigalle. Un changement de vie qui grâce à Dieu me permit également, d’entamer sérieusement l’étude du solfège, du piano, de l’harmonie et du contrepoint. Une formation de base indispensable au développement et pourquoi pas, à la réussite de ma future carrière musicale. 
Non loin de la rue des Martyrs et à proximité de l’avenue Trudaine, notre studio, doté d’une  grande verrière était lumineux et calme, à souhait mais pour ce qui concerne la convivialité traditionnelle des  parisiens, mis à part Madame Mauzeret la crémière d’à côté, nous ne connaissions pas grand monde dans le quartier ! De même pour la bohème et les artistes censés hanter Montmartre de jour comme de nuit.  A une exception près cependant : Un jeune auteur compositeur avec lequel je finis par sympathiser après que nous nous soyons croisés à maintes reprises rue de Navarin. Ses chansons ont depuis fait le tour du Monde mais Charles (Aznavour) lui, est toujours resté le même.  C’est chaque fois un plaisir que de le rencontrer à nouveau en fonction des hasards du métier… Rue de Navarin, il y eut également  notre très chère voisine madame Mauzeret qui  très vite, deviendra une véritable amie et veillera sur  Maman comme une sœur. Jusqu’au bout…  Je ne la remercierai jamais assez  d’avoir toujours été là pour aider Mamele de son affection et lui apporter son soutien. En particulier lorsque j’aurai  quitté notre studio pour louer une chambre à la  Pension Résidence Sainte Marie dans le 17eme, dans le but de « vivre seul et m’émanciper ». Malheureusement,  je  prendrai également la regrettable habitude « d’oublier » de passer voir Mamele de temps à autres. Ou bien, lorsque nous étions en tournée avec l’orchestre, je ne pensais pas tout à fait indispensable d’écrire pour donner des mes nouvelles. Enfin, j’étais persuadé qu’il m’était possible de bénéficier de circonstances atténuantes comme entre autres,  ma préparation au concours d’entrée au Conservatoire National de Musique. Alors qu’honnêtement,  je me doutais bien qu’aucune de ces soi-disant obligations ne tenaient vraiment route .

***

Le concours d’entrée au Conservatoire National de Musique – Classe d’Harmonie supérieure et Contrepoint ? Tiens,  parlons-en !  Une interminable journée au cours de laquelle, quelques heures à peine après l’entrée en loge du matin, une poignée de sur-doués de 15 /16 ans se payaient le luxe de tranquillement dévisser leur thermos, boire leur café, et même, quelquefois, se taper un léger casse-croûte.  Ensuite, après avoir mis au propre le fruit de leur cogitations, ces petits génies remettaient le tout à l’examinateur bien avant l’heure limite. Révoltant non ? Quant à votre serviteur, après avoir sué sang et eau, c’est en début de soirée qu’avec les clés, il rendait sa copie. Sachant déjà qu’elle était nulle à pleurer. Résultat final : J’ai fini par me retrouver (pardon Mr Falk, mon prof d’Harmonie et de Contrepoint) recalé par deux fois. Adieu donc mes prétentions classiques et la direction de prestigieuses formations symphoniques De toute façon, savez-vous qu’un habit « queue de pie » une paire d’escarpins et une baguette de chef d’orchestre philharmonique coûtent une fortune de nos jours ? Pour revenir aux choses sérieuses, parmi les excuses suffisamment valables pour que je m’abstienne de prendre le temps de faire un saut chez Mamele plutôt que de gambader dans la nature, il y avait bien sûr les fréquentes répétitions, émissions de radio ou enregistrements discographiques de l’orchestre Barelli qui sans aucun doute, se justifiaient par eux mêmes. Par contre,  d’autres engagements s’avéraient bien plus futiles et délicats à évoquer. A savoir, les sorties innombrables et prolongées  avec les copains après le travail et il va sans dire, aux aurores, l’indispensable petit câlin aux  copines. Bref, un emploi du temps trop chargé pour que je puisse penser à autre chose qu’à moi-même… Jusqu’au jour, comme hélas à beaucoup de mes semblables, il m’est arrivé de connaître la solitude et la tristesse. En un mot : de me sentir « largué »… Ce n’est que petit à petit, grâce au support d’amis pourtant perdus de vue depuis trop longtemps, qu’à nouveau j’ai vu les choses s’arranger. Tout en bénéficiant au passage, d’une enrichissante leçon de vie qui pourrait se résumer comme ceci :  « Tu ne te retrouveras jamais tout à fait seul si tu n’oublies jamais que ceux que tu aimes et qui t’aiment, ont aussi envie de te voir de temps à autre. Pas seulement de se contenter de savoir que tu penses à eux »  Recevoir va de pair avec donner.  Oui je sais, je deviens peut-être un brin pompeux mais il fallait que je m’en débarrasse ! Quoique que pour ce qui concerne  Mamele et Papy, il soit un peu tard maintenant pour rattraper ces «oublis »…
Avant d’aller plus avant dans le récit de mes pérégrinations, peut-être serait-il utile d’y ajouter quelques précisions concernant le contexte social et artistique des années 46/47 durant laquelle,  pour « bouffer » j’ai dû patiemment aborder mes problèmes avec beaucoup d’humilité. Tenir compte des contraintes qui accompagnent le parcours de ceux pour qui la musique, la scène ou le spectacle  sont la vocation et le métier.. Un métier qui se développera tout au long des années qui suivirent la Libération, grâce à l’ouverture d’un certain nombre de nouveaux night-clubs sur la rive droite de la Seine. Proposant la formule magique du moment à une clientèle généralement aisée mais par dessus tout, animée d’une fringale phénoménale de musique et de distractions, pratiquement tous ces établissements connaissaient déjà un grand succès. Que l’aisance de la clientèle soit récente ou qu’elle soit « de famille ». Jeune ou moins jeune, « Chic » ou pas, la jeune génération des années 40 ne pensait qu’à une chose : oublier les années noires de l’occupation pour retrouver ou découvrir, l’insouciance et les plaisirs d’avant guerre... La formule magique permettant de séduire le public d’alors ? Un bon orchestre et comme ont disait à l’époque, de bonnes 
attractions  D’où la prolifération de dîners dansants avec spectacles et de nombreux « piano bars » pour finir la nuit… 



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   José Bartel "scat" pour l'orchestre d'Aimé Barelli
(extrait des Joyeux pèlerins (1951))

En avril 1947 nous jouons aux « Ambassadeurs ». Un de ces clubs « nouvelle formule » où  l’orchestre Barelli se produit six jours sur sept de 17 à 19 heures pour le thé dansant et en soirée, de 21 heures à 1 heure du matin. Situé Avenue Gabriel, l’établissement  tenait sa réputation de la qualité de sa table, de l’ambiance créée par ses orchestres (bien sûr!), et la grande diversité de ses Shows. Elément important : Les spectacles, le volume et la configuration scénique de la salle des Ambassadeurs permettaient la présentation de vedettes ou bien, de spectacles de classe internationale. Comme par exemple le tour de chant d’Yves Montand ou l’accueil à Paris d’un des premiers Shows sur glace américains à évoluer sur la piste de danse rétractable d’un night club. L’originalités de cette présentation résidant dans le fait que quelques instants seulement après le spectacle,  le public pouvait à nouveau danser sur cette même piste grâce à des panneaux coulissants permettant, une fois le Show sur Glace terminé, la remise en place automatique de la piste de danse. Le  renouvellement de la surface glacée nécessaire pour le show du lendemain s’opérant simultanément par en dessous. 
Les « Ambassadeurs » étaient en quelque sorte, parmi les tout premiers Restaurants-Night Clubs à présenter une série de programmes artistiques originaux parfaitement adaptés aux besoins d’un public avide de nouveautés. Une horloge bien réglée ? Sans aucun doute. 
Du moins jusqu'à l’inévitable grain de sable qui bloquera très brièvement la machine quand probablement mal informée,  la Direction commit un léger faux pas en présentant un programme peut-être un peu trop « inhabituel » cette fois-ci !  En effet, bien que le Be-bop soit la musique « branchée » du moment,  il faut reconnaître le choix d’offrir le  Dizzy Gillespie Big Band comme attraction, paraît pour le moins « décalé » par rapport aux habitués plutôt B.C B.G. des Ambassadeurs !  De même que l’on peut être en droit de penser, qu’un répertoire comportant des compositions be-bop d’inspiration afro-cubaines telles que  “Things to come », « Manteca“ ou “Round’ about midnight », ne soit pas tout à fait comparable aux « In the mood », Moonlight serenade et autres danses à la mode « swing » du moment !
Et pourtant,  il se trouve qu’à notre grand étonnement ,   l’opération Gillespie s’imposera (élément de surprise ? qualités de showman de Dizzy?) comme un incontestable triomphe auprès du public. Initié ou non.     

Quant à nous autres, les musicos de «  l’orchestre maison » , nous eûmes la « banane » de circonstance lorsqu’il fut confirmé que pendant trois jours, nous allions nous repaître en « live », de la plus exceptionnelle grande formation be-bop du Monde : Dizzy Gillespie le visionnaire,  Dizzy, l’incomparable et vertigineux trompettiste, accompagné de ses dix sept fous furieux en veste rouge et Lavallière noire !
Fous furieux peut-être, mais la modernité du Be Bop et de l’Afro-Cuban Jazz qu’ils jouaient ne les rendaient pas pour autant inaccessibles au Grand Public ! En dépit de leur grande notoriété (du timide et savant pianiste John Lewis au souriant mais énergique drummer Kenny Clarke, en passant par l’impressionnant Chano Pozo aux congas et le calme du plus jeune trompettiste de la section cuivres  Quincy Jones , nous sommes tous rapidement devenus de véritables amis. A tel point qu’il n’y aura aucun malaise lorsqu’un soir à la suite d’un différent avec certains de ses musiciens,  Dizzy tenant à assurer le concert malgré tout, demandera à Aimé Barelli (et à notre grande stupéfaction) l’autorisation « d’ emprunter » au pied levé des éléments  de notre propre formation !  
Cette requête ne posera pour Aimé aucune question puisqu’en un éclair, il se retrouvera lui-même déchiffrant chaque arrangement au sein de la section de trompettes américaine. Un sax et un trombone de chez nous alterneront  également entre les pupitres. Quant à petit moi , j’aurai le privilège suprême de remplacer momentanément Kenny Hagood! Kenny Hagood, le vocaliste et partenaire de Dizzy dans les duos chantés et les scat improvisés d’ « Oop-Pap-A-Da » et « Ool- Ya-Koo » !  
Si mes souvenirs sont exacts, je crois même que la semaine suivante on a remis ça, à l’occasion d’un concert Salle Pleyel !


CHAMPS – LATIN  et  QUARTIER – ELYSEES …

Comme on peut le constater, le fait d’être installé en permanence à Paris procurait bien des plaisirs. Il me suffisait par exemple la nuit après le travail avec l’orchestre, de traverser la Seine pour plonger dans l’extraordinaire bouillonnement intellectuel, artistique et musical qui secouait la Rive Gauche et le quartier Latin à ce moment là. Est-il besoin toutefois, de préciser que l’aspect littéraire de ce bouillonnement (La Rose Rouge, la Compagnie Grenier Hussenot, les Frères Jacques, Juliette Greco ou  Mouloudji .. ) me passait légèrement au dessus de la tête ? La musique jouée dans les caves  du Quartier était de toute évidence, beaucoup plus dans mes cordes. Ce qui à l’âge de seize ans, ne semble pas particulièrement surprenant non ? 
Ah les Caves du Quartier ! Des lieux magiques où se succédaient des pointures du Jazz  comme James Moody, Roy Eldrige, Django Reinhardt,  Kenny Clarke, Don Byas, Bud Powell, Bernard Peiffer, Hubert Rostaing, André Persiany, Stéphane Grapelli,  les frères Hubert et Raymond Fol, Claude Bolling, Roger Guérin, Daniel Humair, Georges Arvanitas, Pierre Michelot,  André Paraboschi, Géo Daly, Maurice Vander ..  et aussi  Boris Vian  qui souvent, amenait sa « trompinette » pour faire le bœuf ! 
Pas très loin, se trouvait également « Le Lorientais » où la tradition New Orleans était superbement représentée par le talentueux clarinettiste Claude Luter, soutenu à la batterie par Moustache.  Bien avant que celui-ci soit promu au grade de sergent Garcia par Alain Delon dans son remake de Zorro ! Quant au célébrissime Club Saint Germain, sa particularité était aussi d’offrir en prime, une exhibition de  *« Jitterburg » (Danse acrobatique populaire aux U.S. durant les années 40.  Récupérée en France, plus tard, sous le nom de « Bop »( ?) puis de « Rock") présentée par les fameux « Rats de Cave de Saint Germain des Prés » au sein desquels se distinguait – déjà - un certain Jean Pierre Cassel, l’un des meilleurs et sympathiques danseurs du groupe. Sans oublier chaque soir la présence assidue d’un personnage hors du commun. Notre copain à tous l’"Indispensable » ,  the one and only  :  « Mackak » !   « Mackak » , l’excellent et puissant batteur gitan pour qui le swing était une véritable religion et qui fréquemment, supervisait l’orchestre chargé d’éventuellement soutenir et accompagner les musiciens U.S de passage.  
En fait, ce personnage hors du commun tenait avec un égal bonheur le rôle d’animateur- présentateur. Avec en particulier, l’art et la manière de provoquer de multiples Jam Sessions soit-disant « improvisées » quand une « grande pointure » se trouvait dans la salle ! 

Octobre 1949 - Cet automne 49, nous jouons chez « Carrère », le night club de la rive droite le plus recherché du « tout Paris » du moment. C’est là, chez Maurice Carrère, qu’en compagnie de Robert Capa le grand reporter américain, du déjà remarquable arrangeur Quincy Jones (qui étudiait alors la composition avec Nadia Boulanger), d’Errol Garner, des Peter Sisters, et de l’internationalement réputé couple de danse acrobatique Arambol et Ben Tyber,  que se retrouvent chaque soir les personnalités du spectacle, de l’actualité, de la presse ou du monde des affaires. Soit pour prendre un verre après le spectacle, soit pour dîner, danser  et ensuite, finir la nuit rive gauche. De son côté, l’orchestre Aimé Barelli accède doucement mais sûrement au vedettariat confirmé.  Un succès à mettre au compte (mis à part sa spécialisation « orchestre de danse élégant ») au style très « variétés » de son répertoire de scène, à la régularité de ses ventes de disques et tout particulièrement, ses fréquentes tournées en première partie de Lucienne Delyle. Une des vedette confirmée de la chanson d’avant guerre dont le répertoire perpétuait   le style « chanson française traditionnelle » à l’instar de grandes interprètes  comme la Môme Piaf ou Jacqueline Boyer .. En outre, pour en revenir à l’orchestre Barelli,  Aimé bénéficiera d’un atout supplémentaire  important  :  Le style et la diversité des options musicales choisies pour sa formation touchent aussi bien le public dit « populaire »  qu’une clientèle plus cosmopolite, friande de night-clubs servant de la Society Music à la carte. L’expression « Musique à la carte » signifiant que nous composions notre répertoire surtout en fonction des chansons suggérées par les dîneurs. L’indispensable étant surtout d’accompagner chaque début de soirée par une  ambiance musicale feutrée et souriante. Un genre musical que nous appelions entre nous, de la « musique pour caniches » ou « dog music ». Ce sirop musical étant distillé jusqu’en fin de dîner, pour aboutir à une série de standards. Pas trop rapides cependant (Society music oblige), car destinés à inciter le public à la danse ! Puis venait le spectacle et ensuite … re-danse jusqu’à une heure avancée de la nuit . 
La réputation grandissante de l’orchestre auprès du plus grand nombre ainsi que l’opportunité qui me fut donnée de sillonner la France et l’Afrique du nord  à l’occasion de nombreuses représentations  en province, devaient avoir  par la suite, une indéniable influence sur le jeune et fringuant « crooner » des années 50 !  Jo Bartel,  la Mascotte et chanteur soliste de la formation s’était soudain transformé en une sorte de petite vedette en son genre ! Toutefois, 
force est de constater que s’agissant d’inoubliables créations ayant pour titres « José le caravanier »- « Le petit télégraphiste » ou bien « Rosita » - chanson extraite de notre seul et unique film musical Les Joyeux Pèlerins - mon humble contribution au rayonnement de la culture française ne semble pas avoir laissé de traces notables dans les annales du show-bizz !


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José Bartel chante "Rosita" pour l'orchestre d'Aimé Barelli

(extrait des Joyeux pèlerins (1951))

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Bien qu’Aimé lui-même soit un grand  trompettiste et jazzman français, il faut bien admettre  qu’en dépit de la présence au sein l’orchestre de quelques lascars pas tristes comme Bobby  Jaspar, Maurice Vander, Pierre Michelot,  André Jourdan, Sadi, Roger Guérin ou Martial Solal –  qui  d’ailleurs ne  faisaient que passer comme des météores -  nous étions assez loin du Jazz pur et dur ! 

Et pourtant – ce qui semble assez  paradoxal pour un musicien étiqueté comme «commercial» dans le métier -  une distinction inattendue me fut accordée durant cette même période.  Un honneur ayant un rapport direct avec une profession qui m’a constamment apporté le bonheur  mais qui déjà à l’époque, n’assurerait  pas toujours le quotidien de ceux qui avaient fait le choix difficile d’être « seulement musiciens ». C’est-à-dire d’avoir le choix d’aimer leur métier et si possible, de gagner leur vie en partageant  leur passion …  
Quoiqu’il en soit - peut-être en raison  de la possible qualité de prestations effectuées au cours de Concerts ou  Jam Sessions auxquels je participais parallèlement à mon activité de musicien professionnel, j'eu l’émotion et la fierté de me voir attribuer le Prix du meilleur chanteur de Jazz dans le classement Jazz Hot 1951 !            

Au terme de chaque saison estivale, le plus souvent passée à Deauville, Biarritz, Cannes ou Monte Carlo, nous retournions à Paris pour le reste de l’année.. Ce qui me permettait de reprendre mes escapades au Quartier sans toutefois négliger les nouveaux Jazz Clubs de la Rive droite.
Chez « Ben » par exemple - un américain de Paris.- Ou au « Mars Bar » rue Marboeuf si je me souviens bien. Pratiquement tous, le public passionné de Jazz et les « musicos », s’y retrouvaient pour écouter les pianistes Aaron Bridges, Art Simons et quelques fois même, 
Errol Garner venu « faire le bœuf ».On y entendait aussi de magnifiques « vocalistes » pour ne citer qu’Annie Ross, Blossom Dearie,  Nancy Holloway, Nicole Croisille ou Simone Ginibre .. 
Sur les deux ou trois heures du matin, c’était bien sûr aux Halles ou dans l’un de nos petits zincs favoris qu’avec les copains, j’allais me  caler l’entrecôte maison ou une divine soupe à l’oignon. Avant de regagner (de plus en plus tard ) la rive gauche et l’hôtel du Grand Balcon où  je m’endormais comme un bébé. Une bonne vitesse de croisière, non ? 
Si ce n’est que les joies toutes simples et les espoirs de la Libération s’étant  totalement dissipés, l’Indochine, la Guerre froide, la Corée et la peur atomique  commençaient déjà à faire frissonner le Monde … 


Partie 1 (enfance, Marseille), Partie 2 (débuts avec Aimé Barelli, caves de jazz à Saint-Germain-des-Prés), Partie 3 (Monte-Carlo)...

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